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Lupe Delgado avait trente-deux ans, ancien alcoolique, il était sobre depuis cinq ans, cinq années vécues « vingt-quatre heures à la fois », et il travaillait au Foyer depuis 1974. C’était Magruder qui avait fondé le centre, mais c’était Lupe Delgado qui lui avait réellement donné vie et sens. Pendant la journée, il travaillait au service de maintenance de l’Hôtel Plaza, sur la 5e Avenue. La nuit, il travaillait au foyer. Il avait grandement contribué à l’élaboration de la politique de la « petite goutte », et c’était lui qui avait accueilli Callahan à son arrivée, la première fois.

— La première fois, je suis resté à New York un peu plus d’un an. Mais en mars 1976, je me suis rendu compte que…

Il s’interrompit, cherchant désespérément les mots pour exprimer ce qu’ils lisaient tous les trois sur son visage. Il était devenu tout rouge, à l’exception de sa cicatrice qui, en comparaison, semblait luire d’un éclat presque surnaturel.

— Bon, d’accord, disons qu’en substance, je me suis rendu compte que j’étais amoureux de lui. Est-ce que pour autant ça fait de moi un pédé ? Une tantouze ? Je ne sais pas. Il paraît qu’on a tous ça en nous, à ce qu’on dit. C’est vrai pour certains, en tout cas. Et après ? Tous les deux ou trois mois, on tombait sur un article dans le journal qui dénonçait la propension d’un prêtre à glisser la main sous la robe des enfants de chœur. Pour ce qui me concerne, je n’avais aucune raison de me considérer comme un homosexuel. Dieu sait que je n’étais pas immunisé contre un beau mollet de femme bien galbé, un prêtre reste un homme, et il ne m’est jamais venu à l’esprit de harceler mes enfants de chœur. De même qu’il ne s’est jamais rien passé de physique entre Lupe et moi. Mais je l’aimais, et je ne parle pas seulement là de ses idées, de son dévouement ou de ses ambitions pour le Foyer. Ce n’était pas uniquement parce qu’il avait choisi de faire son vrai travail parmi les pauvres, comme le Christ. Je ressentais également une attirance physique.

Callahan se tut de nouveau, sembla lutter, puis s’exclama :

— Mon Dieu, qu’il était beau. Mais beau !

— Qu’est-il devenu ? demanda Roland.

— Un soir de la fin mars, il neigeait, il est arrivé au Foyer. On était bondé, et les pensionnaires étaient agités. Il y avait déjà eu une bagarre au poing, et on était en train de réparer les dégâts. On avait un type en pleine crise de delirium tremens, et Rowan Magruder l’avait emmené dans son bureau, où il lui servait du café coupé au whisky. Comme je crois vous l’avoir déjà dit, il n’y avait pas de cellule de dégrisement, au Foyer. Le dîner était terminé depuis une demi-heure, et trois de nos volontaires n’avaient pas pu venir, à cause des intempéries. On avait mis la radio et deux femmes dansaient. « C’est l’heure où les grands fauves vont boire, même au zoo », disait Lupe.

J’ai retiré mon manteau, je me suis dirigé vers les cuisines… je me suis fait alpaguer par un dénommé Frank Spinelli… j’avais promis de lui faire une lettre de recommandation, et il s’impatientait… et il y avait cette femme, Lisa je ne sais plus quoi, qui avait besoin d’aide, elle avait du mal à faire cette liste qui fait partie du programme AA, la liste de tous ceux à qui on a fait du tort… il y avait aussi un jeune homme qui n’arrivait pas à remplir un formulaire de candidature pour un travail, il savait un peu lire mais pas écrire… et puis j’ai senti comme une odeur de brûlé… ç’a été la confusion totale. Et ça m’a plu. La confusion balaie tout, elle vous emporte. Mais en plein milieu, je me suis arrêté net. Il n’y avait ni carillon, et la seule odeur était celle de la nourriture brûlée… mais la lumière était là, autour du cou de Lupe, comme un col. Et j’ai aperçu les traces. Des morsures, pas plus grosses que des têtes d’épingle. Je me suis immobilisé, et j’ai dû vaciller, parce que Lupe s’est précipité vers moi. Et c’est alors que je l’ai sentie, l’odeur : d’oignons forts et de métal bouillant. Quelques secondes ont dû m’échapper, aussi, parce que quand j’ai repris conscience de ce qui se passait, nous étions tous les deux près du buffet où on rangeait l’alcool, et Lupe me demandait quand j’avais mangé pour la dernière fois. Il savait qu’il m’arrivait d’oublier.

L’odeur avait disparu. Le halo bleu autour de son cou aussi. Et les petites marques de morsure, disparues elles aussi. À moins de tomber sur un vampire qui soit un vrai goinfre, les marques disparaissent rapidement. Mais je savais. Je ne voyais pas l’intérêt de lui demander avec qui il était, quand, et où. Les vampires, même les Type Trois — surtout les Type Trois, peut-être — ont leurs techniques de protection. Les sangsues sécrètent une enzyme dans leur salive qui fait que le sang continue à circuler, pendant qu’elles le boivent. Cette enzyme anesthésie également la peau, alors à moins de voir clairement la bête sur vous, vous n’avez aucune idée de ce qui vous arrive. Avec ces vampires de Type Trois, on dirait qu’ils ont dans leur salive une substance responsable d’une amnésie courte et sélective.

J’ai trouvé une parade. J’ai dit que c’était juste un petit vertige, à cause du chaud et froid en arrivant de l’extérieur, et puis aussi tout ce bruit et toute cette lumière. Il a accepté mon explication, mais m’a aussi dit de ralentir un peu : « On a trop besoin de toi, ce serait dommage de te perdre, Don », m’a-t-il dit. Et puis il m’a embrassé. Ici.

De sa main abîmée, Callahan effleura sa joue droite.

— Il faut croire que j’ai menti, en disant qu’il ne s’était rien passé de physique entre nous, n’est-ce pas ? Il y a eu ce baiser. Je me rappelle très bien cette sensation. Même le picotis de la moustache naissante, au-dessus de sa lèvre… là.

— Je suis tellement désolée pour vous, dit Susannah.

— Merci, ma chère. Je ne sais pas si vous mesurez ce que ça représente pour moi. Combien c’est merveilleux de recevoir de la compassion de gens de son monde ? C’est comme d’être exilé et de recevoir des nouvelles de sa famille. Ou de trouver une source d’eau fraîche, après des années passées à boire de l’eau rance en bouteille. Il tendit le bras, prit la main de Susannah, et sourit. Eddie eut l’impression que ce sourire avait quelque chose de forcé, voire de faux, et il lui vint soudain une idée effroyable. Et si le Père Callahan sentait en ce moment même l’odeur d’oignon et de métal, et s’il voyait ce halo bleu, non pas comme un collier autour du cou de Susannah, mais comme une ceinture autour de son ventre ?

Eddie tourna la tête vers Roland, mais ce dernier ne lui fut d’aucun secours. Le Pistolero arborait son visage impassible.

— Il avait le sida, n’est-ce pas ? Votre ami s’était fait mordre par un Type Trois gay, qui lui avait transmis la maladie, c’est ça ?

— Gay, soupira Callahan. Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi, avec ce terme…

Il secoua la tête, abandonnant la fin de sa phrase.

— Ouais, répondit Eddie. Les Red Sox n’ont toujours pas gagné la Coupe et les homosexuels sont gays.

— Eddie ! lança Susannah.

— Hé ! répliqua Eddie. Tu crois que c’est facile d’être celui qui a quitté New York en dernier, en oubliant d’éteindre la lumière ? Parce que laisse-moi te dire que ça n’est pas facile. Et je me sens de plus en plus décalé, moi-même.

Il se tourna vers Callahan.