« Tu avais presque planté tes griffes en moi, chérie », chante Elton John, et Callahan fait un pas en avant, brandissant le couperet. Il l’abat brutalement et il s’enfonce profondément dans le crâne du vampire. Son visage semble enfler sur les côtés. Il relève brusquement la tête, comme un prédateur à l’approche d’une bête plus grosse et plus dangereuse que lui. Alors il se baisse, faisant mine de ramasser sa mallette, puis semble se raviser, décidant de s’en passer. Il se retourne et se dirige lentement vers le bout de la ruelle, en direction de la musique. Elton John en est à « Quelqu’un m’a, quelqu’un m’a, quelqu’un m’a sauvé la viiiiie ce sooooooiiiiir ». La chose a toujours le couperet planté dans le crâne. Le manche se balance d’avant en arrière au rythme de ses pas, comme une petite queue. Callahan voit du sang, mais pas l’océan auquel il s’attendait. Mais sur le coup, il est trop sous le choc pour se poser cette question, mais plus tard, il se dira qu’il n’y a que peu de sang liquide et précieux dans le corps de ces êtres ; quelle que soit la nature de ce qui les maintient en vie, c’est encore plus magique que le miracle du sang. La plus grande partie de ce qui constituait autrefois leur sang a coagulé comme le jaune d’un œuf dur.
Il fait encore quelques pas, puis s’immobilise. Ses épaules s’affaissent. Sa tête pique vers l’avant et Callahan la perd de vue. Et soudain, ses vêtements se ratatinent sur eux-mêmes et glissent sur le pavé luisant d’humidité.
Comme en rêve, Callahan s’approche de la dépouille. Lupe Delgado est appuyé contre le mur, la tête en arrière, les yeux fermés, toujours prisonnier du sort que lui a jeté ce vampire. Le sang perle à son cou et coule en petits filets.
Callahan regarde les vêtements. La cravate est toujours nouée. La chemise, toujours sous la veste, et glissée dans la ceinture du pantalon. Il sait que, s’il faisait glisser la fermeture éclair du pantalon, il trouverait les sous-vêtements, en dessous. Il saisit une des manches de la veste, surtout pour vérifier qu’elle est bien vide, non seulement à la vue, mais au toucher, et la montre du vampire dégringole sur le pavé dans un cliquetis métallique, à côté de ce qui ressemble à une bague d’université.
Il y a des cheveux. Des dents, certaines plombées. Mais pour ce qui est de M. Mallette Mark Cross, rien d’autre.
Callahan ramasse les vêtements. Elton John n’en finit pas de chanter qu’on lui a sauvé la vie ce soir, mais il faut dire qu’il n’y a rien d’étonnant à ça. C’est une chanson plutôt longue, du genre plus de quatre minutes. Callahan se passe la montre au poignet et la bague au doigt, en attendant. Il emporte les vêtements à l’intérieur et, ce faisant, il passe devant Lupe. Il est toujours perdu dans son rêve. Et les trous dans son cou, devenus un peu plus gros que des têtes d’épingle, disparaissent progressivement.
Par miracle, la cuisine est vide. Au fond, à gauche, se dresse une porte sur laquelle est écrit RÉSERVE. Derrière, une petite pièce remplie d’étagères, de part et d’autre. À l’entrée, une portière de grillage épais, verrouillée, pour décourager le chapardage. Les boîtes de conserve d’un côté, de l’autre, l’épicerie. Puis les vêtements. Les chemises dans un casier, les pantalons dans un autre. Puis les robes et les jupes. Les manteaux. Tout au fond de la pièce, se trouve l’armoire marquée DIVERS. Callahan trouve le portefeuille du vampire et le glisse dans sa propre poche, par-dessus le sien. Puis il déverrouille l’armoire et jette dedans les vêtements du vampire. C’est plus simple que de faire le tri, même s’il se doute que, quand on découvrira les sous-vêtements à l’intérieur du pantalon, ça va ronchonner. Au Foyer, on n’accepte pas les sous-vêtements déjà portés. « On s’adresse peut-être à des gens venus du caniveau, lui avait dit Rowan Magruder, mais ça n’est pas une raison pour oublier ses principes. »
Peu importent les principes, pour l’instant. Il faut encore s’occuper des cheveux et des dents du vampire. Sa montre, sa bague, son portefeuille… et mon Dieu, sa mallette et ses chaussures ! Elles doivent toujours être dehors !
Arrête un peu de te plaindre, se dit-il intérieurement. Quand 95 % ont disparu, disparu sans poser le moindre problème, comme le monstre à la fin du film d’horreur. Jusqu’ici, Dieu est de ton côté — enfin, je dirais que c’est Dieu — alors arrête un peu de te plaindre.
D’ailleurs il ne se plaint pas. Il ramasse les cheveux, les dents et la mallette, et il les emporte au bout de la ruelle, en faisant gicler les flaques d’eau, puis il balance tout par-dessus la palissade. Après réflexion, il jette aussi la montre, le portefeuille et la bague. Pendant quelques secondes, la bague s’accroche à son doigt et il panique, mais elle finit par lâcher et s’envole « plink ». Il y aura bien quelqu’un pour récupérer tout ça. On est à New York, après tout. Il retourne auprès de Lupe et c’est là qu’il voit les chaussures. Elles sont de trop bonne qualité pour être jetées : elles pourraient encore être portées des années. Il les ramasse et les rapporte dans la cuisine, en les portant entre le pouce et l’index, par les lacets. Et il est là, debout près de la cuisinière, les chaussures à la main, quand Lupe passe la porte. « Don ? » dit-il. Il a la voix un peu pâteuse, la voix de quelqu’un qui vient de sortir d’un sommeil très profond. Il y a aussi une pointe d’amusement. Il désigne les chaussures que Callahan tient du bout des doigts. « Tu t’apprêtais à les mettre dans le ragoût ?
— Ça donnerait sans doute du goût, mais non, j’allais les ranger dans la réserve », répond Callahan. Il est étonné par le calme de sa propre voix. Et son cœur ! Il bat gentiment à soixante ou soixante-dix pulsations à la minute. « Quelqu’un les a laissées, derrière. Et toi, tu faisais quoi ? » Lupe lui sourit, et quand il sourit, il est plus beau que jamais. « J’étais juste dehors, à fumer une cigarette. Il faisait trop doux pour rester à l’intérieur. Tu ne m’as pas vu, dehors ?
— En fait, si, répond Callahan. Tu avais l’air perdu dans ton monde, et je n’ai pas voulu te déranger. Tu veux bien m’ouvrir la grille de la réserve, s’il te plaît ? »
Lupe s’exécute. « Elles ont l’air en bon état. Des Bally. Qu’est-ce qui lui a pris, de laisser une paire de Bally à des poivrots ?
— Il a dû changer d’avis sur la couleur », suggère Callahan. Il entend les cloches, cette douce mélodie empoisonnée, et il grince des dents. L’espace d’une seconde, le monde paraît miroiter. Pas maintenant, se dit-il. Ah, pas maintenant, par pitié.