Ce n’est pas une prière, il ne prie plus beaucoup, ces temps-ci, mais peut-être que quelque part, quelque chose l’entend, parce que le carillon s’évanouit. Le monde retrouve sa stabilité. Dans la pièce à côté, quelqu’un braille qu’il a faim. Quelqu’un d’autre jure. Toujours la même histoire. Et il veut un verre. Comme d’habitude, sauf que la pulsion est plus insatiable que jamais. Il n’arrête pas de repenser au contact du manche au caoutchouc, dans sa main. Et au poids du couperet. Le bruit. Et le goût qui lui revient dans la bouche. Le goût de mort du sang de Barlow. Ça aussi. Qu’est-ce qu’il avait dit, déjà, dans la cuisine des Petrie, après avoir brisé le crucifix que lui avait donné sa mère ? Que c’était triste, de voir la foi d’un homme échouer.
Ce soir, j’assisterai à la séance des AA, se dit-il, en mettant un élastique autour de la paire de mocassins. Puis il les envoie sur le tas de chaussures. Parfois, les réunions lui sont utiles. Il ne dit jamais « je m’appelle Don, et je suis alcoolique », mais parfois, c’est utile.
Lupe s’est rapproché si près que lorsque Callahan se retourne, il sursaute.
« Tout doux, mon grand », dit Lupe en riant. Il se gratte négligemment la gorge. Les marques sont toujours là, mais au matin elles auront disparu. Pourtant, Callahan sait que les vampires voient quelque chose. Ou qu’ils le sentent. Ou Dieu seul sait quoi encore.
« Écoute, propose-t-il à Lupe. Je pensais quitter la ville, une semaine ou deux. Prendre un peu le large. Pourquoi tu ne m’accompagnerais pas ? On pourrait aller dans les terres. Pêcher.
— Impossible, répond Lupe. Je n’ai plus de vacances à l’hôtel avant juin, et en plus, on est à court de main-d’œuvre, ici. Mais si toi tu veux y aller, j’arrangerai ça avec Rowan. Pas de problème. »
Lupe le regarda attentivement.
« Un peu de repos ne te ferait pas de mal. Tu as l’air épuisé. Et nerveux.
— Nan, c’était juste une idée comme ça », répond Callahan. Et bien sûr, il ne va nulle part. En restant, il pourra peut-être veiller sur Lupe. Et à présent il sait une chose. Les tuer n’est pas plus difficile que d’écraser un insecte sur le mur. Et ils ne sont pas encombrants, une fois morts. Monsieur Propre est là, comme ils disent dans cette pub à la télé. Lupe ira bien. Apparemment, les Type Trois du genre de ce M. Mallette Mark Cross ne tuent pas leurs proies, ils ne les modifient même pas. En tout cas, pas à sa connaissance, pas à court terme. Mais il sera là pour surveiller, c’est le moins qu’il puisse faire. Il va monter la garde. Ce sera un petit acte d’expiation, pour Jerusalem’s Lot. Et tout ira bien pour Lupe
— Sauf que tout n’est pas allé bien, devina Roland.
Il se roulait une cigarette avec précaution, en récupérant les quelques miettes au fond de son sac. Le papier était cassant, et le tabac même n’était plus que de la poussière.
— Non, en effet, acquiesça Callahan. Roland, je n’ai pas de papier à cigarette, mais je peux vous avoir quelque chose de mieux que ça. Il y a du bon tabac à la maison, du tabac du sud. Moi je n’en ai pas l’usage, mais Rosalita aime bien fumer une petite pipe, le soir.
— Ce n’est pas de refus, je vous dis grand merci, mais plus tard, répondit le Pistolero. Le tabac ne me manque pas autant que le café, mais presque. Finissez votre histoire. N’omettez aucun détail, il me semble qu’il est important que nous sachions tout, mais…
— Mais le temps manque, je sais.
— Oui, confirma Roland. Le temps manque.
— Alors, pour résumer, disons que mon ami a attrapé cette maladie — on l’a finalement appelé sida, c’est ça ?
Il regardait Eddie, qui fit oui de la tête.
— D’accord. Celui-là ou un autre… même s’il me fait plutôt penser à un bonbon allégé en sucre. Vous savez peut-être que la maladie ne se déclare pas toujours rapidement, mais dans le cas de mon ami, elle a démarré comme un feu dans une meule de foin. À la mi-mai 1976, Lupe Delgado était tombé très malade. Il avait perdu ses couleurs. La plupart du temps, il était brûlant de fièvre. Il lui arrivait de passer toute la nuit aux toilettes, à vomir. Rowan l’aurait banni de la cuisine, si Lupe ne s’en était pas banni lui-même. Et puis les taches ont commencé à apparaître.
— On les appelle sarcome de Kaposi, je crois, précisa Eddie. C’est une maladie de peau. Qui défigure.
Callahan hocha la tête.
— Trois semaines après l’apparition des taches, Lupe était hospitalisé au New York General. Rowan Magruder et moi, nous sommes allées le voir, un soir, vers la fin juin. Jusque-là, nous nous disions que tout finirait bien, qu’il s’en sortirait plus fort que jamais, qu’il était jeune et robuste, bon sang ! Mais ce soir-là, à la minute où on a pénétré dans la chambre, on a su que c’était terminé. On l’avait placé dans une tente à oxygène. Il avait des perfusions dans les bras. Il souffrait effroyablement. Il ne voulait pas qu’on s’approche de lui. Il disait que c’était peut-être contagieux. En réalité, personne ne semblait savoir grand-chose.
— Ce qui était d’autant plus effrayant, dit Susannah.
— Oui. Il nous a dit que les médecins pensaient qu’il s’agissait d’une maladie du sang transmise par les rapports homosexuels, ou par le partage des seringues. Et il voulait absolument qu’on sache et il n’arrêtait pas de le répéter, qu’il était clean, que toutes les analyses étaient revenues négatives. « Je n’ai rien touché depuis 1970. Pas même une bouffée sur un joint. Je le jure devant Dieu. » Nous avons répondu que nous savions qu’il était clean. Nous nous sommes assis de chaque côté du lit, et il nous a pris la main.
Callahan déglutit. On entendit très distinctement un « clic » dans sa gorge.
— Nos mains… il nous les a fait laver avant de partir. Au cas où, il a dit. Et puis il nous a remerciés d’être venus. Il a dit à Rowan que le Foyer était la meilleure chose qui lui soit arrivée. Et qu’en tout cas, pour lui, c’était vraiment son foyer.
Jamais je n’ai eu autant besoin d’un verre que cette nuit-là, en quittant l’hôpital. Je suis resté tout près de Rowan, et tous les deux, nous sommes passés devant les bars, un à un. Cette nuit-là, je me suis couché sobre, mais allongé là, je savais que ce n’était qu’une question de temps. C’est le premier verre qui vous rend ivre, c’est ce qu’on dit aux Alcooliques Anonymes, et je savais que le mien n’était plus très loin. Quelque part, un barman attendait que je franchisse la porte pour pouvoir m’en servir un double.
Deux jours plus tard, Lupe est mort.
On devait être trois cents, aux obsèques, pour la plupart des gens qui étaient passés par le Foyer. On pleura beaucoup, des choses merveilleuses furent dites, certaines par des gens qui n’auraient pas pu marcher sur une ligne droite. À la fin de la cérémonie, Rowan Magruder est venu me prendre par le bras et il m’a dit : « Je ne sais pas qui tu es, Don, mais je sais ce que tu es — un sacré type bien, et un foutu poivrot, sobre depuis… quand, déjà ? »
J’ai songé à continuer la comédie, mais tout à coup ça m’a paru trop dur. « Depuis octobre de l’année dernière », ai-je répondu. « Et tu en voudrais un, là, c’est écrit sur ta tête. Alors je vais te dire : si tu penses que prendre un verre va nous ramener Lupe, tu as ma permission. En fait, viens carrément me chercher, on ira ensemble au Blarney Stone, et on commencera par vider mon portefeuille. Okay ? » « Okay », j’ai dit. Et alors il a ajouté : « Si tu te saoules aujourd’hui, c’est vraiment le pire hommage à rendre à Lupe. Ce serait comme aller pisser sur son visage mort. »