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Il avait raison, et je le savais. J’ai passé le reste de cette journée comme j’avais passé mon deuxième jour à New York, à déambuler, à lutter contre ce goût dans ma bouche, à lutter contre la pulsion de m’acheter une bouteille et de me trouver un banc dans un parc. Je me revois sur Broadway, puis sur la 10e Avenue, puis je suis redescendu jusqu’au croisement de Park Avenue et de la 30e Rue. Mais alors la nuit est tombée, dans les deux sens les voitures avaient allumé leurs phares. À l’ouest, le ciel était tout orange et rose, et les rues étaient baignées de cette splendide lumière longiligne.

Un sentiment de paix m’a soudain envahi, et je me suis dit : « Je vais gagner. Ce soir, au moins, je vais gagner. » Et c’est alors que le carillon s’est mis à résonner. Plus fort que jamais. J’avais l’impression que ma tête allait éclater. Park Avenue s’étendait en scintillant devant moi, et je me suis dit : Rien de tout ça n’est réel. Ni Park Avenue, ni quoi que ce soit d’autre. Ce n’est rien d’autre qu’un gigantesque morceau de toile. New York n’est rien d’autre qu’un décor peint sur cette toile, et qu’est-ce qu’il y a derrière ? Eh bien, rien. Rien du tout. Rien que le noir.

— Puis les choses sont redevenues stables. Le carillon s’est affaibli… puis il a disparu. Je me suis remis en marche, très lentement. Comme quelqu’un qui se déplacerait sur une fine couche de glace. Je craignais, si j’avançais trop pesamment, de plonger et de me retrouver hors du monde, dans le noir derrière. Je sais que ça n’a absolument aucun sens — bon Dieu, même à l’époque, je le savais —, mais savoir n’est pas toujours d’un grand secours. Pas vrai ?

— En effet, répondit Eddie, en repensant aux jours où ils sniffaient de l’héroïne, avec Henry.

— C’est vrai, dit Susannah.

— Exact, fit Roland, se remémorant Jéricho Hill. Et le cor perdu.

— J’ai fait quelques mètres, puis dix, puis vingt. J’ai commencé à me dire que ça allait bien se passer. Enfin, il y aurait sans doute toujours l’odeur, et je verrais deux ou trois Type Trois, mais je savais faire face à ces choses-là. D’autant plus que les Type Trois ne semblaient pas me remarquer. Les observer, c’était comme assister à un défilé de suspects à travers une glace sans tain, dans un commissariat. Mais cette nuit-là, j’ai vu autre chose, quelque chose de bien pire qu’une bande de vampires.

— Vous avez vu quelqu’un qui était mort, fit Susannah.

Callahan se tourna vers elle avec un air totalement sidéré.

— Comment… comment avez-vous…

— Je le sais parce que moi aussi, j’ai été vaadasch à New York. Nous l’avons tous été. Roland dit qu’il s’agit de gens qui ne savent pas qu’ils sont morts, ou bien qui refusent de l’accepter. Ils sont… comment tu dis, Roland ?

— Des morts errants, répondit le Pistolero. Ils ne sont pas très nombreux.

— Ils sont bien assez nombreux comme ça, répliqua Callahan, et eux me voyaient tel que j’étais. Des estropiés sur Park Avenue, dont un homme qui n’avait plus d’yeux, une femme à qui il manquait le bras et la jambe droits et brûlée sur tout le corps, et tous les deux qui me regardaient moi, comme si je pouvais… les réparer, en quelque sorte.

J’ai couru. Et j’ai dû courir fichtrement loin, parce que quand j’ai recouvré un semblant de santé mentale, j’étais assis sur le trottoir, au coin de la 2e Avenue et de la 19e Rue, la tête baissée, soufflant comme une locomotive.

Un vieux bonhomme est venu me demander si ça allait. J’avais suffisamment repris mon souffle pour lui répondre que oui. Il m’a dit que dans ce cas-là, je ferais mieux de bouger, parce qu’il avait vu une voiture de patrouille, et qu’elle venait justement dans notre direction. Ils me feraient déguerpir, peut-être même qu’ils m’embarqueraient. J’ai regardé le vieillard dans les yeux et je lui ai dit : « J’ai vu des vampires. J’en ai même tué un. Et j’ai vu des morts-vivants. Tu crois vraiment que je vais avoir peur d’une voiture de patrouille ? »

Il a reculé. M’a dit de ne pas l’approcher. Que j’avais l’air correct, et qu’il avait voulu rendre service. Et qu’il était bien mal récompensé. « À New York, toute bonne action est punie », a-t-il lancé avant de s’éloigner en piétinant, comme un gamin qui pique une colère.

J’ai éclaté de rire. Je suis descendu du trottoir et je me suis regardé. Ma chemise était sortie de mon pantalon, j’avais des saletés partout sur les jambes (j’avais dû courir dans quelque chose, mais impossible de me rappeler quoi). J’ai jeté un œil autour de moi et là, par Dieu et tous les saints, j’ai aperçu l’Americano Bar. J’ai appris plus tard qu’il y en avait plusieurs dans New York, mais ce jour-là j’ai cru que celui de la 40e et quelques avait déménagé rien que pour moi. Je suis entré, j’ai grimpé sur le tabouret au bout du bar, et quand le barman s’est approché, je lui ai dit : « Vous m’avez mis quelque chose de côté.

— C’est vrai, mon pote ?

— Oui, j’ai répondu.

— Eh bien, si tu me disais plutôt ce que c’est, que je te le serve.

— C’est du Bushmills, et vu que tu me le gardes depuis octobre, pourquoi tu n’ajouterais pas les intérêts, en m’en servant un double ? »

Eddie grimaça.

— Mauvaise idée, l’ami.

— À l’époque, ça m’a semblé la meilleure idée qui ait jamais germé dans l’esprit d’un homme. Je ne penserais plus à Lupe, j’arrêterais de voir des morts, peut-être même des vampires… les moustiques, comme je les appelais pour moi-même.

À huit heures, j’étais soûl. À neuf heures, j’étais fin soûl. À dix heures, j’avais pris la cuite de ma vie. Je me rappelle vaguement le barman en train de me mettre dehors. Je me rappelle un peu mieux le réveil, le lendemain matin, dans le parc, sous une couverture de papier journal.

— Retour à la case départ, murmura Susannah.

— Si fait, jeune dame, retour à la case départ, vous dites vrai, grand merci à vous. Je me suis redressé. J’ai cru que ma tête allait exploser. Je me la suis calée entre les genoux et quand j’ai constaté qu’elle n’explosait pas, je l’ai relevée. Il y avait une vieille femme assise sur un banc, à une quinzaine de mètres de moi, juste une vieille femme avec un fichu sur la tête, avec entre les mains un sachet en papier rempli de noix, qu’elle donnait à manger aux écureuils. Sauf que de la lumière bleue lui baignait les joues et le front, et qu’elle entrait et sortait de sa bouche, à chaque respiration. Elle était des leurs. Un moustique. Les morts-vivants avaient disparu, mais je voyais toujours les Type Trois.

Me saouler une nouvelle fois m’est apparu comme la solution logique, mais il y avait comme un petit problème : je n’avais pas d’argent. On m’avait apparemment dépouillé pendant que je cuvais sous mes journaux, et l’affaire était réglée.

Callahan sourit. Pas d’un sourire aimable.

Ce jour-là, je l’ai trouvée, l’agence Manpower. Le lendemain aussi, et le surlendemain. Et puis je me suis saoulé. C’est devenu ma routine, l’été de la Course des Grands Voiliers : travailler trois jours en restant sobre — la plupart du temps, ça signifiait pousser une brouette sur un chantier ou bien hisser d’énormes cartons pour des sociétés de déménageurs —, puis passer la quatrième nuit à prendre la cuite du siècle, et le lendemain à récupérer. Et ainsi de suite. Repos le dimanche. Ce fut ma vie à New York, cet été-là. Et où que j’aille, j’entendais partout cette chanson d’Elton John, « Someone Saved My Life Tonight ». Je ne sais pas si c’était l’été de sa sortie. Mais ce que je sais, c’est que je l’entendais partout. Une fois, j’ai travaillé cinq jours de suite pour les Déménageurs Covay. L’Équipe des Frangins, ils se faisaient appeler. En termes de sobriété, ç’a été ma meilleure performance, de tout le mois de juillet. Le responsable est venu me voir le cinquième jour, et il m’a proposé de m’engager à plein temps.