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Eddie éclata de rire comme un homme dont on secouerait vivement les appendices du bas.

— Désolé, mon père, mais c’est impossible. J’ai dû aller sur le Pont George Washington environ cinq cents fois dans ma vie. Henry et moi, on allait sans arrêt à Palisades Park. Il n’y a pas de passerelle de planches.

— Pourtant, si, répondit Callahan d’un ton calme. Elle remonte au début du XIXe siècle, je dirais, même si elle a été retapée plusieurs fois, depuis. En fait, vers le milieu, il y a un panneau qui indique RESTAURATIONS DU BICENTENAIRE EFFECTUÉES PAR LES INDUSTRIES LAMERK. Je me suis rappelé ce nom, la première fois que j’ai vu Andy le Robot. Si on en croit la plaque sur sa poitrine, c’est la compagnie qui l’a fabriqué, lui aussi.

— Nous aussi, nous avons déjà vu ce nom, dit Eddie. Dans la cité de Lud. Sauf que là-bas, il s’agissait de la fonderie LaMerk.

— Probablement différents départements d’une même compagnie, suggéra Susannah.

Roland ne dit rien, mais se contenta de faire ce petit geste d’impatience, en faisant de petits moulinets avec les deux doigts qui lui restaient à la main droite : dépêchons, dépêchons.

— Elle est bien là, mais elle est difficile à voir, fit Callahan. Elle est cachée. Et ce n’est que la première des autoroutes occultes. Elles rayonnent autour de New York comme une toile d’araignée.

— Des autoroutes vaadasch, murmura Eddie. Mettez-vous bien ça dans le crâne.

— Je ne sais pas si c’est bien ça, reprit Callahan, tout ce que je sais, c’est que j’ai vu des choses extraordinaires, lors de mes pérégrinations, dans les années qui ont suivi. Et j’ai aussi rencontré beaucoup de gens bien. Il pourrait paraître insultant de les appeler des gens normaux, ou des gens ordinaires, mais ils étaient les deux. Et de ce fait, ils donnent aux termes « normal » et « ordinaire » une certaine noblesse, à mes yeux.

Je ne voulais pas quitter New York sans revoir Rowan Magruder. Je voulais lui dire que, même si j’avais pissé au visage de Lupe — je m’étais saoulé, je ne pouvais pas dire le contraire —, je n’avais pas complètement baissé mon pantalon et fait le reste. Ce qui signifie, avec ma façon maladroite de dire les choses, que je n’avais renoncé. Et que j’étais bien décidé à ne pas m’enfuir désespérément, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

Callahan s’était remis à sangloter. De sa manche de chemise, il s’essuya les yeux.

— J’imagine que je voulais aussi dire au revoir à quelqu’un, et que quelqu’un me dise au revoir. Ces au revoir, ceux qu’on dit et ceux qu’on entend, ce sont les preuves que l’on est encore en vie, après tout. Je voulais le prendre dans mes bras et lui faire passer le baiser que Lupe m’avait donné. Avec le même message : « Tu es trop précieux pour qu’on te perde. » Je…

Il aperçut Rosalita qui descendait l’allée en se pressant, avec sa jupe qui balançait, et il s’interrompit. Elle lui tendit un morceau d’ardoise sur lequel on avait écrit quelque chose à la craie. L’espace d’une seconde, Eddie s’imagina qu’il s’agissait d’un message décoré de lunes et d’étoiles, du genre : PERDU ! CHIEN ERRANT, PATTE AVANT MUTILÉE. RÉPOND AU NOM DE ROLAND ! MAUVAIS CARACTÈRE, TENDANCE À MORDRE, MAIS ON L’AIME QUAND MÊME !!!

— Ça vient d’Eisenhart, leur dit Callahan en relevant la tête. Dans le coin, on peut dire qu’Overholser est le gros fermier, qu’Eben Took est le gros homme d’affaires, et qu’Eisenhart est le gros rancher. Il nous donne rendez-vous, avec les Slightman père et fils et votre Jake, quand les cloches de Notre-Dame sonneront midi, si cela vous sied. On ne sait pas toujours ce qu’il a derrière la tête, mais il doit vouloir vous faire faire le tour des fermes, des ranchs et des petites exploitations sur le chemin du retour vers le Rocking B, où vous passeriez la nuit. Est-ce que cela vous sied ?

— Pas vraiment, répondit Roland. J’aurais voulu avoir ma carte, avant d’aller voir les environs.

Callahan réfléchit un instant, puis se tourna vers Rosalita. Eddie comprit que cette femme devait être bien plus qu’une simple gouvernante. Elle s’était retirée à une distance respectueuse, sans retourner jusqu’à la maison. Comme une bonne secrétaire, se dit-il. Le Vieux n’eut pas à lui faire signe ; elle approcha dès qu’elle vit son regard. Ils échangèrent quelques mots, puis Rosalita s’éloigna.

— Je suggère que nous déjeunions sur la pelouse de l’église, proposa Callahan. Il y a là un vieil arbre de fer qui nous fera une ombre agréable. Le temps que nous mangions, je suis sûr que les jumeaux Tavery auront quelque chose pour vous.

Roland acquiesça, satisfait.

Callahan se leva en grimaçant, porta les mains à ses reins et s’étira.

— Quant à moi, j’ai quelque chose à vous montrer maintenant.

— Vous n’avez pas fini votre histoire, lui fit remarquer Susannah.

— C’est vrai, répondit Callahan, mais le temps presse. Je peux marcher et parler en même temps, si vous autres vous pouvez marcher et écouter en même temps.

— C’est possible, dit Roland, en se levant lui-même.

Il souffrait, mais la douleur était supportable. L’huile-de-chat de Rosalita valait vraiment le détour.

— Avant que nous y allions, je voudrais que vous me disiez deux choses.

— Si je le peux, pistolero, grand bien.

— Les auteurs des messages, vous les avez rencontrés, lors de vos voyages ?

Callahan hocha lentement la tête.

— Si fait, pistolero, je les ai rencontrés — puis, avec un regard vers Eddie et Susannah —, vous avez déjà vu des photos couleur, prises avec un flash, où tout le monde a les yeux rouges ?

— Ouais, fit Eddie.

— Leurs yeux sont comme ça. Des yeux cramoisis. Et cette seconde question, Roland ?

— Sont-ils les Loups, mon père ? Ces ignobles ? Ces soldats du Roi Cramoisi ? Sont-ils les Loups ?

Callahan hésita un long moment, avant de répondre.

— Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, finit-il par dire. Pas à 100 %, intuitez-le. Mais je ne le pense pas. Ce sont des ravisseurs, c’est certain, même s’ils ne s’en prennent pas qu’aux enfants.

Il réfléchit un moment à ce qu’il venait de dire.

— Ce sont des loups, en un sens.

Il hésita, réfléchit encore, puis conclut :

— Si fait, ce sont des loups.

CHAPITRE 4

Suite du récit du prêtre

(Autoroutes occultes)

1

Le trajet depuis l’arrière-cour du presbytère jusqu’à la porte principale de Notre-Dame de la Sérénité n’était pas bien long, et il ne leur prit pas plus de cinq minutes. Elles ne suffirent pas au Vieux pour faire le récit des années passées à vivre comme un clochard, jusqu’au jour où il avait lu un article dans L’Abeille de Sacramento, qui l’avait ramené à New York, en 1981. Pourtant, les trois pistoleros entendirent toute l’histoire. Roland pensait qu’Eddie et Susannah comprenaient aussi bien que lui ce que cela signifiait : quand ils quitteraient Calla Bryn Sturgis — à condition qu’ils n’y meurent pas —, il était fort probable que Donald Callahan partirait avec eux. Il ne s’agissait pas seulement de raconter son histoire, il s’agissait du khef, le partage de l’eau. Et si on laissait de côté le shirting, qui était une tout autre histoire, le khef ne pouvait se partager qu’entre ceux que le destin avait réunis, pour le meilleur et pour le pire. Par les membres d’un même ka-tet.