Выбрать главу

Il entre dans Leabrook. Il n’entend pas de carillon. Plus tard, il y aura des cloches et des vampires ; plus tard viendront d’autres messages tracés à la craie sur des trottoirs, ou peints à la bombe sur des murs de briques (pas tous adressés à lui, d’ailleurs). Plus tard il verra les ignobles dans leurs Cadillacs rouges, leurs Lincoln vertes et leurs Mercedes-Benz violettes criardes, des ignobles aux yeux rouges comme des flashs, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui le soleil brille sur une nouvelle Amérique sur la rive ouest de l’Hudson, au bout d’une passerelle restaurée.

Dans la rue principale, il s’arrête devant le restaurant « Le Leabrook (cuisine familiale) » et dans la vitrine il voit un panonceau qui dit : RECHERCHE CUISINIER/ÈRE POUR RESTAURATION RAPIDE. Don Callahan a fait de la restauration rapide pendant tout son séminaire, et bien plus que son compte au Foyer, dans l’East Side, à Manhattan. Il se dit qu’il serait sans doute parfaitement à sa place ici, au Leabrook (Cuisine Familiale). Et il se trouve qu’il a raison, même s’il lui faut trois services pour retrouver complètement la main, et réussir à casser deux œufs d’une main au-dessus du grill. Le propriétaire, une espèce de grande asperge nommée Dicky Rudebacher, demande à Callahan s’il souffre de problèmes médicaux — « des trucs qui s’attrapent », comme il dit — et se contente de répondre par un signe de tête quand Callahan lui dit que non. Il ne lui demande ni ses papiers d’identité, ni même son numéro de Sécurité Sociale. Il veut payer son nouveau cuistot de la main à la main, si ça lui va. Callahan lui assure que oui.

« Une dernière petite chose », lance Dicky Rudebacher, et Callahan attend le coup de grâce. Plus rien ne peut le surprendre, mais tout ce que dit Rudebacher, c’est : « Tu m’as l’air d’un type qui fréquente la bouteille. » Callahan reconnaît qu’il a rarement refusé un verre. « Pareil pour moi, répond Rudebacher. Dans ce métier, c’est le seul moyen de pas virer maboul. Je vais pas te renifler l’haleine quand tu arrives… du moment que tu arrives à l’heure. Débarque en retard deux fois, et alors c’est la porte. Je te le redirai pas. »

Callahan fait donc le cuistot au Leabrook (cuisine familiale) pendant trois semaines, et réside vingt mètres plus bas, au motel Le Coucher de Soleil. Sauf que ça n’est pas toujours le Leabrook, et pas toujours le Coucher de Soleil. Lors de son quatrième jour en ville, il se réveille au Lever de Soleil, et le Leabrook (cuisine familiale) est devenu le Fort Lee (cuisine familiale). Le Registre de Leabrook que les gens laissent sur le comptoir devient le Registre-Edition américaine de Fort Lee. Et il n’est pas spécialement rassuré de constater que Gerald Ford est de retour à la présidence.

Quand Rudebacher le paie en fin de semaine — à Fort Lee — le Général Grant est sur les billets de cinquante dollars, Jackson sur ceux de vingt et Alexander Hamilton sur celui de dix, le tout dans une enveloppe. À la fin de la deuxième semaine — à Leabrook — c’est Abraham Lincoln qui est sur les billets de cinquante, et un certain Chadbourne sur celui de dix. C’est toujours l’effigie d’Andrew Jackson qui trône sur les billets de vingt, ce qui le soulage un peu, quelque part. Dans la chambre d’hôtel de Callahan, le couvre-lit est rose à Leabrook, et orange à Fort Lee. C’est pratique. Dès son réveil, il sait ainsi dans quel New Jersey il se trouve.

Il se saoule deux fois. La seconde, après la fermeture, Dicky Rudebacher se joint à lui et lui rend verre pour verre. « C’était un grand pays », geint Rudebacher, et Callahan se dit que c’est incroyable, comme certaines choses ne changent pas, fondamentalement : le temps passe, les jérémiades restent.

Mais chaque jour, la menace se rapproche. Il a vu son premier Type Trois dans la file d’attente du cinéma Le Jumeau de Leabrook, alors un jour il donne sa démission.

« Je croyais que tu disais que tu n’avais rien, lui dit Rudebacher.

— Je vous demande pardon ?

— Tu as une saleté de maladie de la bougeotte, mon ami. En général, ça marche… avec le reste. » D’une main rougie par l’eau de vaisselle, Rudebacher fait mine d’empoigner une bouteille et de la boire. « Quand un homme attrape la bougeotte passé la première jeunesse, souvent c’est incurable. Je vais te dire, j’aurais pas une femme encore douée au lit et deux gosses à l’université, je ferais mon baloche et je te suivrais.

— Ah ouais ? demande Callahan, fasciné.

— Septembre et octobre, c’est toujours les deux mois les pires, fait Rudebacher d’un air pensif. On entend l’appel. Les oiseaux aussi l’entendent, et ils s’en vont.

— Entendent quoi ? »

Rudebacher lui lance un regard qui veut dire « fais pas l’innocent ».

« Pour eux, c’est le ciel. Pour des gars comme nous, c’est la route. L’appel de cette foutue route de la liberté. Les types comme moi, avec deux gamins à l’école et une femme qui fait pas ça que le samedi, ils mettent la radio un peu plus fort, en attendant que ça passe. Mais c’est pas ce que tu vas faire. » Il s’interrompt et jette à Callahan un regard perspicace. « Tu veux rester une semaine de plus ? Je te ferai une rallonge de vingt-cinq billets. Tu fais un sacré bon Monte Cristo. »

Callahan réfléchit, puis il secoue la tête. Si Rudebacher disait vrai, s’il ne s’agissait que de l’appel de la route, peut-être qu’il resterait une semaine de plus… puis encore une… puis encore une. Mais il n’y en a pas qu’une. Il y a toutes ces autoroutes occultes, et soudain il se rappelle le titre de son livre de lecture, c’était Des Routes vers le monde entier. Et il éclate de rire.

« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? lui lance Rudebacher, vexé.

— Rien, répond Callahan. Tout. » Il donne une tape sur l’épaule de son patron. « Vous êtes un homme bien Dicky. Si je repasse par ici, je viendrai vous saluer.

— Tu ne repasseras pas par ici », dit Dicky Rudebacher, et il a raison, bien entendu.

3

— J’ai passé cinq ans sur la route, à peu de chose près, leur dit Callahan tandis qu’ils approchaient de l’église.

Et en somme, c’est tout ce qu’il dit sur le sujet. Pourtant, ils entendirent autre chose. Et plus tard, ils ne furent pas surpris d’apprendre que Jake, en chemin vers la ville avec Eisenhart et les Slightman, en avait entendu une partie, aussi. Après tout, c’était Jake qui était le plus doué pour le shining.

Cinq ans sur la route, rien de plus.

Et tout le reste, vous l’intuitez : un millier de mondes perdus de la rose.

4

Il passe cinq ans sur la route, à peu de chose près, seulement des routes, il n’y en a pas qu’une, et peut-être que, dans les bonnes circonstances, cinq ans c’est une éternité.