Il y a la Route 71, qui traverse le Delaware, et les pommes à cueillir. Il y a ce petit garçon du nom de Lars, avec sa radio cassée. Callahan la lui répare et la mère de Lars lui donne un fabuleux déjeuner à emporter, et ce déjeuner semble lui durer des jours. Il y a la Route 317 qui traverse le Kentucky rural, et ce boulot qu’il fait, creuser des tombes avec un type du nom de Pete Petacki, qui ne veut pas la fermer une seconde. Une fille vient les regarder, une jolie fille d’environ dix-sept ans, assise sur un muret de pierre, avec les feuilles jaunes qui tombent en pluie autour d’elle, et Pete Petacki essaie d’imaginer l’effet que ça ferait de lui arracher son pantalon de velours et de s’enrouler ses longues cuisses autour du cou, l’effet que ça ferait de se retrouver un pied en taule. Pete Petacki ne voit pas cette lumière bleue autour d’elle, et il voit encore moins ses vêtements glisser à terre comme des plumes, un peu plus tard, quand Callahan s’assied à côté d’elle et l’attire contre lui, tandis qu’elle lui caresse la jambe et colle sa bouche contre sa gorge, et qu’alors il sort son couteau et qu’il le plonge sans hésiter dans le nœud de chair, de nerfs et d’os sur sa nuque. Il est devenu très bon, à ce coup-là.
Il y a la Route 19 qui traverse la Virginie de l’ouest, et cette petite fête foraine poussiéreuse qui recherche quelqu’un pour s’occuper des chevaux et nourrir les animaux. « Et inversement », lui dit Greg Chumm, le propriétaire forain aux cheveux gras. « Vous voyez, nourrir les canassons et s’occuper des animaux. Comme ça vous branche le mieux. » Et pendant un temps, quand une épidémie d’angine laisse le forain à court de main-d’œuvre (ils se dirigent alors vers le sud, cahin-caha, essayant de devancer l’hiver), il fait aussi Menso le médium, et ce avec un succès étonnant. C’est dans la peau de Menso qu’ils les voit, eux, pour la première fois, ni des vampires, ni des morts-vivants perdus, mais des hommes grands, avec des visages pâles et attentifs à demi dissimulés sous des chapeaux démodés à rebords ou des casquettes à la mode à très longue visière. Dans l’ombre de ces chapeaux, leurs yeux brûlent d’un rouge cendré, comme des yeux de raton laveur ou de putois surpris dans le faisceau d’une lampe torche, en train de saccager les poubelles. Et eux, le voient-ils ? Les vampires (du moins, les Type Trois) ne le voient pas. Les morts, si. Et ces hommes, les mains dans les poches de leurs longs manteaux jaunes, et leurs visages durs cachés sous ces chapeaux, et qui observent ? Voient-ils ? Callahan n’a aucun moyen d’en être certain, mais il décide de ne pas prendre de risques. Trois jours plus tard, dans la ville de Yazoo City, dans le Mississippi, il raccroche son chapeau haut-de-forme noir de Menso, laisse sa salopette graisseuse dans un des camions de matériel et il plante là le Fabuleux Spectacle Ambulant de Chumm, sans s’embarrasser de la formalité de son dernier chèque. En quittant la ville, il croise un certain nombre d’affichettes, clouées sur des poteaux téléphoniques. Des affichettes de ce genre :
Qui est Ruta ? Callahan n’en sait rien. Tout ce qu’il sait, c’est qu’elle est BRUYANTE mais TRÈS RIGOLOTE. Sera-t-elle toujours bruyante, quand les ignobles la rattraperont ? Sera-t-elle toujours aussi rigolote ?
Callahan en doute.
Mais il a bien assez de ses problèmes, et tout ce qu’il peut faire, c’est prier Dieu, auquel il ne croit plus, au sens strict du terme, que les hommes en manteaux jaunes ne la rattrapent pas.
Plus tard dans la journée, alors qu’il fait du stop au bord de la Route 3, dans le comté d’Issaquena sous un ciel vert-de-gris qui n’a jamais entendu parler de décembre et de Noël, il entend de nouveau les cloches. Elles lui remplissent la tête, menacent de lui faire exploser les tympans et font perler des ruisselets de sang sur toute la surface de son cerveau. Alors qu’elles s’éloignent, Callahan se sent saisi d’une effroyable certitude : ils arrivent. Les hommes aux yeux rouges, aux grands chapeaux et aux longs manteaux jaunes sont en route.
Callahan bondit du bord de la route comme un fugitif échappé d’une chaîne de forçats, et franchit le fossé mousseux comme Superman, d’un seul bond. Derrière, il trouve une clôture en bois envahie de kutzu et de ce qui ressemble à du sumac vénéneux. Il se fiche que ce soit du sumac vénéneux ou pas. Il plonge par-dessus la clôture, il roule dans les hautes herbes et la bardane et il scrute l’autoroute à travers un trou dans le feuillage.
Pendant quelques instants, rien ne se passe. Puis une Cadillac rouge zébrée d’une large bande blanche déboule à toute vitesse sur l’Autoroute 3, en provenance de Yazoo City. Elle va au moins à cent à l’heure, et le trou de serrure de Callahan est petit, pourtant il les voit avec une clarté surnaturelle : trois hommes, dont deux dans des coupe-vent jaunes, et le troisième portant un blouson d’aviateur. Tous trois fument. L’habitacle clos de la Cadillac fume lui aussi.
Ils vont me voir ils vont m’entendre ils vont me sentir, martèle une petite voix dans la tête de Callahan, et il la chasse de force, il chasse cette satanée certitude teintée de panique, il se l’arrache d’un coup sec. Il se force à penser à cette chanson d’Elton John — « quelqu’un m’a sauvé, quelqu’un m’a sauvé, quelqu’un m’a sauvé la viiiiiiiie ce soir »… et ça a l’air de marcher. L’espace d’une seconde intolérable, il a l’impression que la Cadillac ralentit — une seconde assez longue pour les imaginer en train de le traquer à travers ce champ à l’abandon, l’attrapant, le traînant jusque dans un appentis ou une grange désertée — et alors la Cadillac passe la colline en grondant, peut-être en direction de Natchez. Ou de Copiah. Callahan attend là encore dix minutes. « Assure-toi bien qu’ils ne sont pas en train de te faire une feinte, mon vieux », lui aurait dit Lupe. Mais même là, en train d’attendre, il sait qu’il ne s’agit que d’une simple formalité. Ils ne lui font pas une feinte ; ils l’ont loupé, tout bonnement. Comment ? Pourquoi ?
La réponse s’impose doucement à son esprit — une réponse, du moins, et il veut bien être pendu si ça n’est pas la bonne. Ils l’ont raté parce qu’il a su se glisser dans une autre version de l’Amérique, dans ce bouquet de kutzu et de sumac, en train de scruter la Route 3. Peut-être n’y a-t-il que d’infimes différences — Lincoln sur les billets de un dollar et Washington sur ceux de cinq, au lieu de l’inverse, disons —, mais ça a suffi. Tout juste. Et c’est une bonne nouvelle, parce que ces types ne sont pas anesthésiés comme ces morts, et ils le voient, à la différence de ces bons vieux suceurs de sang. Ces gens, qui qu’ils soient, sont les plus dangereux de tous.