À la pause déjeuner, Callahan s’assied avec le reste des gars à l’ombre des hangars. Pour autant qu’il puisse en juger, personne dans l’équipe ne fait partie de International Harvester, mais il ne pourrait pas en jurer ; il était fait comme une queue de pelle. Ce dont il est sûr, c’est qu’il est le seul dans le coin à avoir la peau blanche. Ils mangent tous des enchiladas achetées chez Mary La Folle, plus bas sur la route. Posée sur une pile de cageots, une vieille sound machine sale joue de la salsa. Deux des jeunes dansent un tango ensemble tandis que les autres — y compris Callahan — posent leur sandwich pour pouvoir taper dans les mains.
Une jeune femme en jupe et chemisier apparaît, regarde les hommes danser d’un air désapprobateur, puis se tourne vers Callahan. « Vous êtes anglo-américain, pas vrai ? demande-t-elle.
— On ne peut plus anglo-américain, confirme Callahan.
— Alors peut-être que ça vous intéresse. En tout cas je vois pas ce qu’eux en feraient. » Elle lui tend un journal — L’Abeille de Sacramento — puis se concentre de nouveau sur les Mexicains en train de danser. « Des bouffeurs de fayots », dit-elle, et le sous-titre est évident dans le ton qu’elle emploie : « Qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça. »
Callahan pense à se lever et à lui mettre son pied dans son petit cul anglo-américain coincé, mais il est midi, ce qui veut dire qu’il ne retrouvera pas un boulot pour la journée s’il perd celui-là. Et même s’il ne finit pas au calabozo pour voies de fait, il n’aura pas son chèque. Il opte pour un doigt d’honneur, une fois qu’elle a le dos tourné, et il rit quand plusieurs des types se mettent à applaudir. La jeune femme fait volte-face, les regarde d’un air suspicieux, puis retourne à l’intérieur. Le sourire toujours aux lèvres, Callahan secoue le journal pour l’ouvrir. Il garde le sourire jusqu’au moment où il arrive à la page « Faits divers », et alors tout bascule. Entre un déraillement de train dans le Vermont et une attaque de banque dans le Missouri, il trouve un article :
NEW YORK (AP). Rowan R. Magruder, le propriétaire et principal responsable de ce qui est sans doute le foyer pour sans-abri, alcooliques et drogués le plus admiré de toute l’Amérique, se trouve actuellement à l’hôpital dans un état critique, après une agression par les délinquants qui se font appeler les Frères Hitler. Les Frères Hitler opèrent dans les cinq quartiers de New York depuis au moins huit ans. Selon des sources policières, ils sont soupçonnés d’être responsables de plus de trente-cinq agressions, dont deux ayant entraîné la mort. Contrairement à leurs victimes habituelles, Rowan Magruder n’est ni noir, ni juif, mais on l’a retrouvé sous une porte cochère non loin du Foyer, le refuge qu’il a fondé en 1968, avec, taillée au couteau sur le front, la marque de fabrique des Frères Hitler, un swastika. Magruder a en outre reçu de nombreux coups de couteau. Le Foyer avait gagné la reconnaissance de la communauté internationale en 1977, lorsque Mère Teresa s’y était rendue, avait aidé à servir le repas et prié avec les pensionnaires. Magruder lui-même avait fait la couverture du magazine Newsweek en 1980, l’année où celui qu’on appelle « l’Ange des rues » de l’East Side avait été nommé Homme de Manhattan de l’Année par le maire, Eddie Koch.
Un des médecins chargé du suivi de Magruder a déclaré que les chances de Magruder d’en réchapper ne sont « pas supérieures à 30 % ». Il précise qu’en plus de la mutilation, Magruder s’est fait crever les yeux par ses agresseurs. « Je me considère généralement comme un homme bienveillant, a ajouté le médecin, mais à mon avis, des hommes capables d’une telle horreur devraient être décapités. »
Callahan relit l’article, se demandant s’il s’agit bien de « son » Rowan Magruder, ou d’un autre — un Rowan Magruder issu d’un monde où on trouve sur les billets la tête d’un certain Chadbourne, disons. Au fond, il est sûr que c’est bien le sien, et que c’est le destin qui lui a mis cet article entre les mains. À n’en pas douter, il se trouve en ce moment dans ce qu’il appelle « le monde réel », comme l’atteste le manque d’épaisseur de son portefeuille. Mais il n’y a pas que ça. C’est une question d’impression, comme une tonalité ambiante. Une vérité. Si c’est le cas (et c’est le cas, il le sait), il mesure tout ce qu’il a raté, ici, sur les autoroutes occultes. Mère Teresa est venue au Foyer ! Elle a servi la soupe ! Bon Dieu, elle a peut-être même préparé une grosse marmite de Ragoût de crapaud aux boulettes ! Ça n’est pas impossible ; la recette était restée là-bas, scotchée au mur, à côté de la cuisinière. Et ce prix ! Et cette couverture de Newsweek ! Il en est malade d’avoir raté ça, mais on ne voit pas les couvertures des magazines tous les jours, quand on voyage avec une ménagerie ambulante, qu’on répare les Monte Cristo ou encore qu’on récure les box derrière le rodéo d’Enid, en Oklahoma.
Il a tellement honte qu’il ne sait même pas qu’il a honte. Pas même quand Juan Castillo lui dit : « Poulquoi tou pleules, Donnie ?
— Je pleure ? » demande-t-il en s’essuyant les yeux, et il se rend compte que oui, il pleure. Mais il ne sait pas que c’est de honte, pas encore. Il se dit que c’est dû au choc, et c’est sans doute vrai, en partie. « En effet, on dirait bien.
— Où tou vas ? s’entête Juan. La pause est bientôt finie, mec.
— Je dois m’en aller, répond Callahan. Je dois retourner dans l’Est.
— Si tou pals, ils né té pailont pas.
— Je sais. C’est pas grave. »
Et quel mensonge il fait là. Car c’est grave.
Très grave.
— Il me restait environ deux cents dollars, cousus au fond de mon sac à dos, expliqua Callahan.
À présent, ils s’étaient tous assis sur les marches de l’église, en plein soleil.
— J’ai acheté un billet d’avion pour New York. Il y avait une question de rapidité, bien sûr, mais l’essentiel n’était pas là. Il fallait que je quitte ces autoroutes occultes — il adressa un petit signe de tête à Eddie. Ces routes vaadasch. C’est une drogue, autant que l’alcool…
— Pire, précisa Roland.
Il aperçut trois silhouettes qui s’avançaient vers eux : Rosalita, qui menait les jumeaux Tavery, Frank et Francine. La jeune fille portait une grande feuille de papier entre les mains, la tenant devant elle avec un air de révérence presque comique.
— L’errance, c’est la drogue la plus redoutable qui existe, il me semble, et chaque route occulte mène à une dizaine d’autres.
— Vous dites vrai, grand merci à vous, répondit Callahan.
Il avait l’air triste et morose et, se dit Roland, un peu égaré.
— Père, nous aimerions entendre la fin de votre récit, mais que vous nous le racontiez plutôt ce soir. Ou demain soir, si nous ne revenons pas avant. Notre jeune ami Jake ne va pas tarder…
— Vous savez ça, n’est-ce pas ? demanda Callahan, intéressé mais sans aucune trace d’incrédulité.