Au loin, La Baie bleue dormait sous le soleil, indifférente à ce qui se passait sur cet îlot à l'écart du monde.
Trois tasses de café et une éternité plus tard, Simone se trouvait toujours en compagnie de Lazarus, ignorant le passage du temps. Ce qui avait débuté comme une simple conversation amicale était devenu un long échange approfondi, à propos de livres, de voyages et de vieux souvenirs. Au bout de quelques heures à peine, elle avait l'impression de connaître Lazarus depuis toujours. Pour la première fois depuis des mois, elle s'était laissée aller à revivre douloureusement les derniers jours d'Armand et en éprouvait une sensation de soulagement qui n'avait rien de déplaisant. Lazarus écoutait en silence, attentif et respectueux. Il savait à quel moment il devait dévier la conversation ou au contraire donner libre cours à la mémoire.
Simone avait du mal à penser à Lazarus comme à son patron. À ses yeux, le fabricant de jouets ressemblait davantage à un ami, un bon ami. À mesure que l'après-midi avançait, elle comprenait, non sans des remords et une honte quasi enfantins, que cette étrange communion aurait pu être le germe d'autre chose. L'ombre de son veuvage et les souvenirs flottaient en elle comme la trace d'une tempête ; de la même manière que la présence invisible de l'épouse malade de Lazarus imprégnait l'atmosphère de Cravenmoore. Témoins invisibles dans les coulisses.
Quelques heures de simple conversation lui avaient suffi pour lire sur le visage du fabricant de jouets que des pensées identiques rôdaient dans son esprit. Mais elle lut également que sa fidélité à sa femme resterait éternelle et que l'avenir ne leur réservait rien de plus que la perspective d'une amitié. Une profonde amitié. Un pont invisible s'était tendu entre deux mondes qui se savaient séparés par un océan de souvenirs.
Une lumière dorée annonçant le crépuscule inonda le bureau de Lazarus et déploya entre eux un filet de reflets dorés. Lazarus et Simone s'observèrent en silence.
- Puis-je vous poser une question personnelle, Lazarus ?
- Naturellement.
- Pour quelle raison êtes-vous devenu fabricant de jouets ? Mon défunt mari était ingénieur, et d'un certain talent. Mais votre travail à vous démontre un talent réellement révolutionnaire. Et je n'exagère pas : vous le savez mieux que moi. Pourquoi des jouets ?
Lazarus sourit en silence.
- Vous n'êtes pas obligé de répondre, ajouta Simone.
- C'est une longue histoire, commença-t-il. Quand je n'étais encore qu'un enfant, ma famille habitait dans le vieux quartier parisien des Gobelins. Vous le connaissez certainement : un quartier pauvre et rempli de vieilles constructions sombres et insalubres. Une concentration fantomatique et grise de rues étroites et misérables. À l'époque, d'ailleurs, la situation était encore plus mauvaise que ce dont vous pouvez vous souvenir. Nous habitions un minuscule appartement dans un vieil immeuble de la rue des Gobelins. Une partie de la façade avait été étayée, du fait des menaces d'effondrement, mais aucune des familles qui logeaient là n'était en condition de déménager pour un autre endroit, plus acceptable, du quartier. Comment nous parvenions à tous tenir là-dedans, mes trois frères et sœurs, mes parents et l'oncle Luc, ça reste encore pour moi un mystère. Mais je m'éloigne de votre question...
» J'étais un enfant solitaire. Je l'ai toujours été. La plupart des garçons de la rue s'intéressaient à des choses que je trouvais ennuyeuses. En revanche, ce qui m'intéressait n'éveillait la curiosité de personne de ma connaissance. J'avais appris à lire : un miracle ; et presque tous mes amis étaient des livres. Ma mère aurait pu s'en inquiéter s'il n'y avait pas eu chez nous des problèmes autrement préoccupants. Ma mère a toujours cru que l'idéal d'un enfant sain était de courir dans les rues en imitant les faits et gestes de ceux qui l'entouraient.
» Mon père, lui, se bornait à attendre que sa progéniture atteigne l'âge requis pour apporter un salaire à la famille.
» D'autres n'avaient même pas cette chance. Dans notre escalier habitait un garçon de mon âge qui s'appelait Jean Neville. Jean et sa mère, veuve, vivaient reclus dans un minuscule logement du rez-de-chaussée, près de l'entrée. Le père était mort quelques années auparavant d'une maladie contractée dans la fabrique de faïences où il avait travaillé toute son existence. C'était de toute évidence banal. Tout cela je l'ai su car, avec le temps, j'ai fini par devenir le seul ami du petit Jean dans le quartier. Sa mère, Anne, ne le laissait pas sortir de l'immeuble ou de la cour. La maison était sa prison.
» Huit ans plus tôt, Anne Neville avait mis au monde des jumeaux dans l'ancien hôpital Saint-Christian, à Montparnasse. Jean et Joseph. Joseph était arrivé mort-né. Au cours des huit années suivantes, Jean avait appris à vivre dans la culpabilité d'avoir tué son frère à sa naissance. Du moins le croyait-il. Anne se chargeait de lui rappeler quotidiennement que son frère n'avait pas vécu à cause de lui ; que s'il n'avait pas fait ça, un merveilleux enfant occuperait aujourd'hui sa place. Rien de ce qu'il pouvait faire ou dire ne parvenait à lui gagner l'affection de sa mère.
» En public, bien entendu, Anne Neville dispensait à son fils toutes les marques habituelles de tendresse. Mais dans la solitude de leur logement, la réalité était autre. Elle le lui répétait inlassablement : Jean était un bon à rien. Un fainéant. Ses résultats à l'école étaient lamentables. Ses qualités plus que douteuses. Ses mouvements maladroits. Son existence, en résumé, une malédiction. Joseph, lui, aurait été un enfant adorable, studieux, affectueux... tout ce qu'il ne pourrait jamais être.
» Le petit Jean n'avait pas tardé à comprendre que c'était lui qui aurait dû mourir dans cette sombre chambre d'hôpital, huit ans plus tôt. Il occupait la place d'un autre... Tous les jouets qu'Anne gardait depuis des années pour son futur enfant avaient été jetés dans la chaudière la semaine suivant le retour de l'hôpital. Jean n'avait jamais eu un jouet. Ça lui était interdit. Il ne les méritait pas.
» Une nuit, le garçon s'est réveillé d'un cauchemar en hurlant. Sa mère est venue à son chevet et lui a demandé ce qu'il avait. Terrorisé, il a avoué qu'il avait rêvé qu'une ombre, un esprit malfaisant, le poursuivait dans un souterrain sans fin. La réponse d'Anne a été claire. C'était un signe. L'ombre dont il avait rêvé était le reflet de son frère mort, qui réclamait vengeance. Il devait faire un effort pour être un meilleur fils, obéir en tout à sa mère, ne jamais lui poser une question sur ses paroles ou ses actions. Sinon, l'ombre prendrait vie et reviendrait pour l'emporter en enfer. Sur ces mots, Anne a conduit son fils dans la cave de l'immeuble, où elle l'a laissé dans le noir pendant douze heures, afin qu'il médite sur les propos de sa mère. Ce n'était que le premier de ses emprisonnements.
» Un an après, quand, un soir, le petit Jean m'a raconté tout cela, un sentiment d'horreur m'a envahi. Je souhaitais aider l'enfant, le réconforter et compenser un peu la misère dans laquelle il vivait. Le seul moyen de le faire qui m'est venu à l'esprit a été de réunir tous les sous que je mettais dans ma tirelire depuis des mois et d'aller à la boutique de jouets de M. Giradot. Mon budget n'allait pas loin, et j'ai seulement pu acquérir un vieux pantin, un ange en carton qu'on manipulait à l'aide de fils. Je l'ai enveloppé dans du papier d'argent et, le lendemain, j'ai attendu qu'Anne Neville sorte pour faire ses courses. Jean a ouvert et je lui ai donné le paquet. Je lui ai dit que c'était un cadeau et suis reparti.
» Je ne l'ai pas revu pendant trois semaines. Je supposais que Jean profitait de mon cadeau, tout en sachant, quant à moi, qu'il me faudrait beaucoup de temps pour que je puisse à nouveau profiter de mes économies. J'ai appris plus tard que l'ange en tissu et en carton avait vécu à peine un jour. Anne l'a trouvé et l'a brûlé. Quand elle lui a demandé d'où il le tenait, Jean, qui ne voulait pas m'impliquer, a répondu qu'il l'avait fabriqué lui-même.