» Puis, un jour, la punition a été beaucoup plus terrible. Anne, hors d'elle, a emmené son enfant dans la cave en lui disant que, cette fois, l'ombre viendrait et l'emporterait pour toujours.
» Jean Neville y a passé une semaine entière. Sa mère s'est trouvée impliquée dans une altercation sur le carreau des Halles et la police l'a enfermée, avec d'autres, au poste du quartier. Finalement relâchée, elle a erré dans les rues pendant plusieurs jours.
» À son retour, elle a trouvé le logis vide et la porte de la cave barricadée. Des voisins l'ont aidée à l'enfoncer. La cave était déserte. Il n'y avait nulle part de trace de Jean... »
Lazarus marqua une pause. Simone resta silencieuse, attendant que le fabricant de jouets termine son récit.
- Personne dans le quartier n'a revu Jean Neville. La plupart de ceux qui ont eu connaissance de l'histoire ont supposé que le garçon s'était enfui par un soupirail et avait mis toute la distance possible entre sa mère et lui. Je suppose que c'est ce qui s'est passé, bien que, si vous aviez questionné sa mère, qui a passé des semaines, des mois à pleurer, inconsolable, la disparition de son enfant, je suis sûr qu'elle vous aurait répondu que l'ombre l'avait emporté... Je vous ai dit tout à l'heure que j'ai été probablement le seul ami de Jean Neville. Il serait plus juste de dire que c'est le contraire. Il a été mon seul ami. Des années plus tard, je me suis promis que si j'en avais le pouvoir, aucun enfant ne resterait privé d'un jouet. Aucun enfant ne vivrait plus le cauchemar qui a tourmenté l'enfance de mon ami Jean. Aujourd'hui encore, je me demande où il peut être, s'il est encore en vie. Je suppose que ça vous paraîtra une explication quelque peu étonnante...
- Pas du tout, répondit-elle, le visage caché dans l'ombre.
Elle revint dans la lumière et arbora un large sourire.
- Il se fait tard, dit doucement le fabricant de jouets. Je dois me rendre auprès de ma femme.
Simone acquiesça.
- Merci pour votre compagnie, madame Sauvelle, dit Lazarus avant de quitter silencieusement la pièce.
Elle le regarda partir et respira profondément. La solitude créait d'étranges labyrinthes.
Le soleil commençait à décliner sur la baie et les lentilles du phare renvoyaient sur les vagues des éclats couleur ambre et écarlate. La brise avait fraîchi et le ciel se teintait d'un bleu clair traversé de quelques nuages qui voyageaient, perdus, comme des zeppelins de coton blanc. Irène reposait légèrement appuyée sur l'épaule d'Ismaël, silencieuse.
Le garçon fit en sorte de l'entourer lentement de ses bras. Elle leva les yeux. Ses lèvres entrouvertes tremblaient imperceptiblement. Ismaël éprouva comme un picotement dans l'estomac et entendit un curieux martèlement dans ses oreilles. C'était son cœur qui battait très vite. Tout doucement, timidement, leurs lèvres se rapprochèrent. Irène ferma les yeux. Maintenant ou jamais, murmurait une voix dans la tête d'Ismaël. Le garçon décida que c'était maintenant, et sa bouche vint caresser celle d'Irène. Les dix secondes suivantes durèrent dix ans.
Plus tard, quand ils sentirent tous les deux qu'il n'existait plus de frontière entre eux, que chaque regard, chaque geste était une parole d'une langue qu'eux seuls pouvaient comprendre, Irène et Ismaël demeurèrent enlacés en silence en haut du phare. Si cela n'avait dépendu que d'eux, ils seraient restés là jusqu'au jour du Jugement dernier.
- Où aimerais-tu être dans dix ans ? demanda soudain Irène.
Ismaël réfléchit longuement avant de répondre. Ce n'était pas facile.
- Drôle de question ! Je ne sais pas.
- Qu'est-ce que tu aimerais faire ? Prendre la relève de ton oncle sur son bateau ?
- Je ne crois pas que ça serait une bonne idée.
- Quoi, alors ?
- Je ne sais pas, je suppose que c'est une bêtise...
- Qu'est-ce qui est une bêtise ?
Ismaël resta plongé dans un long silence. Irène attendit patiemment.
- Des séries pour la radio. J'aimerais écrire des feuilletons pour la radio, lâcha-t-il finalement.
Il avait enfin réussi à le dire.
Irène sourit. Une fois encore, ce sourire indéfinissable et mystérieux.
- Quel genre de feuilletons ?
Ismaël l'observa prudemment. Il ne l'avait jamais avoué à quiconque et se sentait sur un terrain mouvant. Mieux valait peut-être revenir au bateau et rentrer au port.
- De mystère, se décida-t-il à répondre d'une voix hésitante.
- Je pensais que tu ne croyais pas aux mystères.
- Pas besoin d'y croire pour écrire sur eux. Depuis longtemps, je collectionne les articles sur un individu qui fait des feuilletons radiophoniques. Il s'appelle Orson Welles. Je pourrais peut-être essayer de travailler avec lui...
- Orson Welles ? Je n'ai jamais entendu parler de lui, mais je suppose que ce n'est pas le genre de personne très accessible. Tu as déjà une idée ?
Il eut un vague geste de confirmation.
- Mais tu dois me jurer que tu ne le répéteras à personne.
La jeune fille leva solennellement la main. Le comportement d'Ismaël lui semblait enfantin, mais il l'intriguait.
- Suis-moi.
Il la ramena dans le logement du gardien. Une fois là, il alla vers un coffre posé dans un coin et l'ouvrit. Ses yeux brillaient d'excitation.
- La première fois que je suis venu, j'ai plongé, et j'ai découvert l'épave du bateau dont on suppose qu'il est celui de la femme qui s'est noyée il y a vingt ans. Tu te souviens de l'histoire que je t'ai racontée ?
- Les lumières de septembre. La dame mystérieuse disparue dans la tempête..., récita Irène.
- C'est ça. Devine ce que j'ai trouvé dans les restes du bateau ?
- Quoi donc ?
Ismaël introduisit les mains dans le coffre et en sortit un petit livre relié en cuir, protégé par une sorte de boîte métallique pas plus grande qu'un étui à cigarettes.
- L'eau a effacé certaines pages, mais il reste encore des fragments lisibles.
- Un livre ? demanda Irène, intriguée.
- Pas n'importe quel livre, précisa-t-il. C'est un journal. Son journal.
Le Kyaneos reprit la mer pour la Maison du Cap peu avant le crépuscule. Un champ étoilé s'étendait sur le manteau bleu qui couvrait la baie, et la sphère sanglante du soleil s'enfonçait lentement derrière l'horizon comme un disque de métal incandescent. Irène observait en silence Ismaël barrer le bateau. Le garçon lui sourit et continua de surveiller les voiles, attentif à la direction du vent qui se levait à l'ouest.
Avant lui, Irène avait embrassé deux garçons. Le premier, le frère d'une amie de collège, avait davantage été un essai qu'autre chose. Elle voulait savoir ce qu'on ressentait. Ça ne lui avait pas paru convaincant. Le second, Gérard, était plus apeuré qu'elle, et l'expérience n'avait pas dissipé ses soupçons quant à l'intérêt de la chose. Embrasser Ismaël avait été différent. Elle avait senti comme un courant électrique parcourir son corps quand leurs lèvres s'étaient jointes. Son toucher était différent. Son odeur était différente. Tout chez lui était différent.
- À quoi penses-tu ?
Cette fois, c'était Ismaël qui posait la question, intrigué par son visage songeur.
Elle eut une expression énigmatique en levant un sourcil.
Il haussa les épaules et continua de barrer le voilier en direction du cap. Une bande d'oiseaux les escorta jusqu'à l'embarcadère entre les falaises. Les lumières de la maison dessinaient des taches dansantes sur la petite crique. Au loin les reflets du village traçaient une traînée d'étoiles sur la mer.