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- Évidemment, elle écrivait pour elle seule. C'est curieux qu'elle ne désigne jamais personne par son nom. C'est comme un récit concernant des gens invisibles.

- Il est impénétrable, affirma Ismaël, qui avait depuis longtemps conclu à l'impossibilité de lire le journal.

- Pas du tout, objecta Irène. Seulement, pour le comprendre, il faut être une femme.

Les lèvres d'Ismaël semblèrent sur le point de répliquer au jugement sévère de sa coéquipière, mais, pour une raison inconnue, il garda sa pensée pour lui.

Bientôt, le vent arrière les conduisit jusqu'à l'entrée de la lagune. Une étroite passe entre les rochers formait comme l'embouchure d'un port naturel. Les eaux de la lagune, de trois ou quatre mètres à peine de profondeur, étaient un jardin d'émeraudes transparentes, et le fond de sable scintillait comme un voile de gaze blanche sous leurs pieds. Irène contempla, fascinée, la magie que l'arc de la lagune gardait en son sein. Un banc de poissons dansait sous la coque du Kyaneos, brillant par intermittence telles des flèches d'argent.

- C'est incroyable, balbutia Irène.

- C'est la lagune, confirma Ismaël, plus prosaïque.

Puis, profitant de ce qu'elle restait sous le charme de sa première visite en ce lieu, il serra les voiles et affermit l'ancrage du bateau. Le Kyaneos se balança mollement, comme une feuille à la surface d'un étang.

- Bien. Tu veux toujours voir la grotte ?

Pour toute réponse, Irène lui adressa un sourire de défi et, sans écarter les yeux des siens, elle enleva lentement ses vêtements. Les pupilles d'Ismaël s'agrandirent pour acquérir la taille de soucoupes. Son imagination n'avait pas anticipé pareil spectacle. Irène, moulée dans un costume de bain si réduit que jamais sa mère n'aurait accepté de lui donner ce nom, continua de sourire face à lui. Après l'avoir écrasé pendant quelques secondes avec cette vision, juste ce qu'il fallait pour ne pas le laisser s'y habituer, elle sauta à l'eau et s'enfonça sous la nappe de reflets ondoyants. Ismaël resta sans voix. Soit il était trop lent, soit cette fille était trop rapide pour lui. Sans plus réfléchir, il sauta derrière elle. Il avait bien besoin d'un bain.

Ils nagèrent vers l'entrée de la grotte des Chauves-Souris. La galerie s'enfonçait sous terre comme une cathédrale taillée dans la roche. Un léger courant coulait de l'intérieur et caressait la peau. La caverne marine formait une voûte, couronnée de cent longues pointes de rochers suspendues dans le vide comme des larmes de glace pétrifiée. Les reflets de l'eau laissaient voir mille et une failles dans la pierre, et le fond de sable revêtait une phosphorescence fantomatique qui déroulait un tapis de lumière vers l'intérieur.

Irène plongea et ouvrit les yeux dans l'eau. Un monde de scintillements évanescents dansait lentement devant elle, peuplé de créatures étranges et fascinantes. Des petits poissons dont les écailles changeaient de couleur suivant l'orientation de la lumière. Des plaintes irisées sur les rochers. De minuscules crabes courant sur les sables sous-marins. Elle admira la faune qui peuplait la caverne jusqu'à ce que l'air lui manque.

- Si tu continues comme ça, il va te pousser une queue de poisson, comme les sirènes, dit Ismaël.

Elle lui fit un clin d'œil et lui envoya un baiser sous la faible clarté de la grotte.

- Mais je suis une sirène, murmura-t-elle en pénétrant plus avant.

Ismaël échangea un regard avec un crabe stoïque qui le scrutait, bien installé sur le mur de rochers, et qui paraissait habité d'une curiosité anthropologique pour ce spectacle. L'expression sagace du crustacée ne lui laissa aucun doute. On se moquait encore une fois de lui.

Un jour complet d'absence, pensa Simone. Cela faisait des heures qu'Hannah n'était pas apparue et n'avait pas donné de ses nouvelles. Simone se demanda si elle avait affaire à un problème de simple discipline.

Elle pria pour qu'il en soit ainsi. Elle avait passé le dimanche à attendre, en songeant qu'elle aurait peut-être dû aller se renseigner chez la jeune fille. Une légère indisposition. N'importe quelle explication aurait suffi. Après trois heures d'attente supplémentaire, elle décida de prendre le problème à bras-le-corps. Elle s'apprêtait à décrocher le téléphone pour appeler chez Hannah, quand la sonnerie de celui-ci la devança. La voix, à l'autre bout du fil, lui était inconnue, et la manière dont son propriétaire se présenta n'était pas faite pour la rassurer.

- Bonjour, madame Sauvelle. Mon nom est Henri Faure. Je suis l'adjudant-chef de la gendarmerie de La Baie bleue, annonça-t-il, sur un ton où chaque mot pesait plus lourd que le précédent.

Un silence tendu suivit.

- Madame ? s'enquit le gendarme.

- Je vous écoute.

- Ce n'est pas facile à dire...

Dorian avait terminé sa journée de messager. Il avait fait toutes les commissions dont Simone l'avait chargé, et la perspective d'une fin d'après-midi libre s'annonçait prometteuse et rafraîchissante. Quand il arriva à la Maison du Cap, Simone n'était pas encore rentrée de Cravenmoore et sa sœur Irène devait se balader quelque part avec cette espèce d'amoureux qu'elle s'était dégotée. Après avoir avalé à la file plusieurs verres de lait frais, l'étrange sensation que lui donnait cette maison vide de femmes le déconcerta. On finissait par s'habituer si fort à elles qu'en leur absence le silence se faisait vaguement inquiétant.

Profitant de ce qu'il avait encore quelques heures de lumière devant lui, Dorian décida d'explorer le bois de Cravenmoore. En plein jour et comme l'avait prédit Simone, les silhouettes sinistres n'étaient plus que des arbres, des taillis et des buissons. Avec cette idée en tête, le garçon se dirigea vers le cœur du bois dense et labyrinthique qui s'étendait de la Maison du Cap à la résidence de Lazarus Jann.

Après dix minutes de marche sans but bien précis, il aperçut pour la première fois des empreintes qui, partant des falaises, s'enfonçaient dans l'épaisseur du bois et, inexplicablement, disparaissaient à l'entrée d'une clairière. Il s'agenouilla et tâta ces traces, qui étaient plutôt des marques confuses fortement imprimées dans le sol. Celui, quel qu'il soit, qui les avait laissées devait peser extrêmement lourd. Dorian étudia de nouveau le dernier tronçon des empreintes jusqu'à l'endroit où elles disparaissaient. S'il devait en croire ces indices, celui qui les avait faites avait arrêté de marcher en ce point précis et s'était évaporé.

Il leva les yeux et observa les alternances d'éclaircies et d'ombres tissées dans la cime des arbres de Cravenmoore. Un oiseau de Lazarus passa entre les branches. Le garçon ne put éviter un frisson. Il n'y avait donc aucun animal vivant dans ce bois ? La seule présence tangible était celle d'êtres mécaniques qui apparaissaient et disparaissaient sans que l'on puisse jamais imaginer d'où ils venaient et où ils allaient. Ses yeux continuèrent de scruter l'enchevêtrement du bois et découvrirent une profonde entaille sur un arbre voisin.

Il s'approcha du tronc et l'examina. Quelque chose ou quelqu'un avait ouvert dedans une énorme blessure. Des lacérations similaires jalonnaient le tronc jusqu'à son faîte. Le garçon sentit sa gorge se serrer et décida de filer au plus vite.

Ismaël guida Irène vers un rocher plat qui émergeait légèrement au milieu de la grotte, et tous deux s'étendirent dessus pour reprendre leur souffle. La lumière qui pénétrait par l'entrée de la caverne se réverbérait à l'intérieur en traçant une étrange danse d'ombres sur la voûte et les parois. À cet endroit, l'eau paraissait plus chaude qu'en pleine mer et diffusait une faible vapeur.

- Est-ce qu'il y a d'autres accès à la grotte ? demanda Irène.