- Il y en a un autre, mais il est dangereux. Le seul moyen sûr d'entrer et de sortir est par la mer, depuis la lagune.
La fille admira le spectacle des profondeurs de la grotte tel que l'éclairait la lumière évanescente. Ce lieu distillait une atmosphère enveloppante et hypnotique. Pendant quelques secondes, elle se crut à l'intérieur d'un palais taillé dans la roche, un lieu de légende qui ne pouvait exister qu'en rêve.
- C'est magique, dit-elle.
Ismaël acquiesça.
- Parfois, je viens ici et je passe des heures assis sur un rocher à suivre les changements de couleur de la lumière sous l'eau. C'est mon havre de paix...
- Loin du monde, c'est ça ?
- Aussi loin qu'on peut l'imaginer.
- Tu n'aimes pas beaucoup les gens, hein ?
- Ça dépend lesquels, répondit le garçon, un sourire aux lèvres.
- C'est un compliment ?
- Peut-être.
Il détourna les yeux et inspecta l'entrée de la grotte.
- Il vaut mieux partir, maintenant. La marée ne va pas tarder à monter.
- Et alors ?
- Alors, quand la marée monte, les courants s'engouffrent à l'intérieur et la caverne se remplit d'eau jusqu'au plafond. C'est un piège mortel. On peut rester coincé et mourir noyé comme un rat.
Soudain, la magie du lieu devint menaçante. Irène imagina la grotte en train de se remplir d'eau glacée, sans possibilité de s'échapper.
- Ce n'est pas pour tout de suite, précisa Ismaël.
Irène, sans plus réfléchir, nagea vers la sortie et ne s'arrêta que lorsqu'elle vit de nouveau le soleil lui sourire. Ismaël l'observa nager à toute allure et imita le soleil : cette fille avait du tempérament.
Le trajet du retour se fit en silence. Les pages du journal intime résonnaient dans l'esprit d'Irène comme un écho qui refusait de disparaître. Un épais banc de nuages avait couvert le ciel et le soleil s'était caché, ce qui donnait à la mer un ton plombé et métallique. Le vent avait fraîchi, et Irène remit sa robe. Cette fois, Ismaël la regarda à peine, preuve que le garçon était perdu dans ses pensées, impossibles à deviner.
Le Kyaneos doubla le cap au milieu de l'après-midi et se dirigea vers la maison des Sauvelle, tandis que l'îlot du phare s'enfonçait dans la brume. Ismaël guida le voilier jusqu'à l'embarcadère et effectua les manœuvres d'amarrage avec son adresse habituelle, mais l'on eût cru que son esprit était à des milles de là.
Lorsque fut venu le moment des adieux, Irène prit sa main.
- Merci de m'avoir emmenée à la grotte, dit-elle en sautant à terre.
- Tu me remercies toujours sans que je sache pourquoi. Merci à toi d'être venue.
Irène brûlait du désir de lui demander quand ils se reverraient, mais, une fois de plus, son instinct lui souffla de garder le silence. Ismaël libéra le filin de la proue et le Kyaneos s'éloigna dans le courant.
Tout en le regardant prendre le large, Irène s'arrêta sur une marche de l'escalier dans la falaise. Un vol de mouettes escortait le bateau qui regagnait le port. Au-delà, dans les nuages, la lune tendait un pont d'argent sur la mer, guidant le voilier.
Elle monta l'escalier de pierre, avec sur les lèvres un sourire que nul ne pouvait voir. Ah, que ce garçon lui plaisait !
Dès qu'elle entra dans la maison, Irène comprit que quelque chose n'allait pas. Tout était trop en ordre, trop tranquille, trop silencieux. Les lampes du rez-de-chaussée baignaient dans la pénombre bleutée de cette après-midi nuageuse. Dorian, assis dans un fauteuil, contemplait les flammes de la cheminée en silence. Simone, tournant le dos à la porte, observait la mer de la fenêtre de la cuisine, une tasse de café froid à la main. Le seul son était le murmure du vent caressant les girouettes du toit
Dorian et sa sœur échangèrent un coup d'œil. Irène s'approcha de sa mère et posa une main sur son épaule. Simone Sauvelle se retourna. Il y avait des larmes dans ses yeux.
- Que s'est-il passé, maman ?
Sa mère la prit dans ses bras. Irène serra ses mains dans les siennes. Elles étaient glacées. Elles tremblaient.
- C'est Hannah, murmura Simone.
Un long silence. Le vent griffa les volets de la Maison du Cap.
- Elle est morte, lâcha-t-elle.
Lentement, comme un château de cartes, le monde s'écroula autour d'Irène.
7
Un chemin d'ombres
La route qui longeait la plage de l'Anglais reflétait les teintes du crépuscule et tendait un serpentin écarlate jusqu'au village. Irène, pédalant sur la bicyclette de son frère, se retourna pour regarder la Maison du Cap. Les paroles de Simone et l'horreur qu'elle avait manifestée en la voyant quitter précipitamment la maison à la tombée de la nuit pesaient encore sur Irène, mais l'image d'Ismaël voguant vers la nouvelle de la mort d'Hannah était plus forte que n'importe quel remords.
Simone lui avait expliqué que, quelques heures plus tôt, des promeneurs avaient trouvé le corps d'Hannah près du bois. Dès qu'elle avait été connue, la nouvelle avait suscité la désolation, les commentaires et la douleur de ceux qui avaient eu la chance de connaître cette jeune fille exubérante. On savait que sa mère, Elisabeth, avait eu une crise de nerfs en apprenant la mort de son enfant et qu'elle était sous l'effet des sédatifs administrés pas le docteur Giraud. Mais pas grand-chose de plus.
Les rumeurs à propos d'une série de crimes qui avaient troublé la vie locale des années auparavant refaisaient surface. Certains voulaient voir dans ce malheur une nouvelle manifestation de la macabre saga d'assassinats non résolus qui avaient été commis dans le bois de Cravenmoore au cours des années vingt.
D'autres préféraient attendre et connaître plus de détails sur les circonstances de la tragédie. La tornade de commentaires, cependant, n'apportait aucune lumière sur la cause possible du décès. Les deux promeneurs qui avaient découvert le corps étaient depuis des heures à la gendarmerie, où l'on prenait leur déposition, et deux experts venant d'une ville voisine étaient, disait-on, en route. Mais, pour l'heure, la mort d'Hannah demeurait un mystère.
En se hâtant le plus qu'elle pouvait, Irène arriva au village au moment où le disque du soleil avait plongé totalement derrière l'horizon. Les rues étaient désertes et les quelques silhouettes entraperçues étaient silencieuses comme des ombres sans maître. La jeune fille laissa sa bicyclette près d'un vieux réverbère qui éclairait l'entrée de la ruelle où se trouvait le domicile de l'oncle et de la tante d'Ismaël. La maison était simple et sans prétention, un logis de pêcheurs tout près de la baie. La dernière couche de peinture remontait à des dizaines d'années et la lumière tamisée de deux lanternes à pétrole révélait une façade sculptée par le vent du large et l'air salin.
Irène, le cœur serré, s'approcha du seuil, hésitant à frapper à la porte. De quel droit osait-elle s'immiscer dans la douleur d'une famille dans un moment pareil ? À quoi pensait-elle donc ?
Soudain elle s'arrêta, incapable de faire un pas de plus ou de reculer, prise entre le doute et le besoin de voir Ismaël, d'être à son côté dans un tel moment. À cet instant, la porte s'ouvrit et la silhouette ventrue et sévère du docteur Giraud, le praticien local, apparut. Les yeux perçants derrière les lunettes du médecin devinèrent la présence d'Irène dans la pénombre.
- Tu es la fille de Mme Sauvelle, n'est-ce pas ?
Elle confirma.
- Si tu es venue pour voir Ismaël, il n'est pas ici. Dès qu'il a appris ce qui est arrivé à sa cousine, il a pris son voilier et il est parti.
Le médecin vit le sang refluer du visage de la jeune fille.
- Il est bon marin. Il reviendra.