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Irène marcha jusqu'au bout du quai. La silhouette solitaire du Kyaneos se découpait sur le fond de brume, éclairée par la lune. Elle alla s'asseoir sur le bord de la digue et suivit des yeux le voilier qui avait mis le cap sur l'îlot du phare. Rien ni personne ne pouvait désormais tirer Ismaël de la solitude qu'il s'était choisie. Elle eut envie de prendre une barque et de partir à sa poursuite jusqu'aux confins de son monde secret, mais elle savait que toute tentative était inutile.

Le véritable choc de la nouvelle commençait à s'ouvrir un chemin dans son propre esprit, et elle sentit ses yeux se remplir de larmes. Lorsque le Kyaneos se fut évanoui dans l'obscurité, elle enfourcha sa bicyclette pour rentrer chez elle.

Tout en parcourant la route de la plage, elle imaginait Ismaël assis en silence dans la tour du phare, seul avec lui-même. Elle se souvint des innombrables fois où elle avait fait, elle aussi, ce voyage intérieur et se promit, quoi qu'il arrive, de ne pas laisser le garçon se perdre sur ce chemin d'ombres.

Ce soir-là, le dîner fut bref. Ce fut une succession de silences et de regards ravagés, pendant que Simone et ses enfants feignaient de manger avant de se retirer dans leurs chambres respectives. À onze heures, il n'y avait pas une âme dans les couloirs, et seule une lampe restait allumée : celle de la table de nuit de Dorian.

Une brise froide pénétrait par la fenêtre ouverte de sa chambre. Dorian, couché dans son lit, écoutait les voix fantomatiques venant des arbres, le regard perdu dans les ténèbres. Peu avant minuit, il éteignit la lumière et se posta à la fenêtre. Dans l'épaisseur du bois, le vent soulevait une houle de feuilles noires. Il suivit le ballet des ombres qui dansaient. Il pouvait sentir la présence rôder dans l'obscurité.

Au-delà du bois, on distinguait les contours de Cravenmoore et un rectangle doré dans la dernière fenêtre de l'aile nord. Subitement, jaillit d'entre les arbres un halo vacillant et jaune. Le garçon avala sa salive. Des petits éclairs apparaissaient et disparaissaient en décrivant des cercles dans le bois.

Une minute plus tard, vêtu d'un épais chandail et chaussé de ses bottes de cuir, Dorian se glissait dans l'escalier. Avec d'infinies précautions il ouvrit la porte du porche. La nuit était froide et la mer rugissait au pied des falaises. Ses yeux suivirent la piste que dessinait la lune, un ruban argenté qui serpentait vers l'intérieur du bois. Un picotement dans l'estomac lui rappela la douce sécurité de sa chambre. Il soupira.

Les lumières perçaient la brume comme des épingles blanches, à la lisière du bois. Le garçon mit un pied devant l'autre, une fois, deux fois, et ainsi de suite. Avant d'avoir eu le temps de s'en rendre compte, les ombres l'enveloppèrent et, derrière lui, la Maison du Cap lui sembla lointaine, infiniment lointaine.

Ni l'obscurité ni tout le silence du monde ne purent aider Irène à trouver le sommeil. Finalement, vers minuit, elle renonça et alluma la lampe de sa table de chevet. Le journal d'Alma Maltisse reposait près du petit médaillon que son père lui avait offert des années auparavant, un ange en argent. Irène prit le journal et l'ouvrit de nouveau à la première page.

L'écriture mince et ondoyante lui souhaita la bienvenue. La feuille, imprégnée d'ocre pâle, ressemblait à un champ de seigle agité par le vent. Lentement, caressant chaque ligne des yeux, Irène reprit son voyage dans la mémoire secrète d'Alma Maltisse.

Dès qu'elle eut commencé à relire la première page, le sortilège des mots l'emporta très loin. Elle n'entendait pas le battement des vagues ni le vent dans le bois. Son esprit était dans un autre monde...

... Cette nuit, je les ai entendus se disputer dans la bibliothèque. Il criait et la suppliait de le laisser en paix, de quitter la maison pour toujours. Il disait qu'elle n'avait aucun droit de jouer avec nos vies comme elle faisait. Je n'oublierai jamais le bruit de ce rire, un cri animal de rage et de haine, qui a éclaté derrière les murs. Le fracas de mille livres tombant des rayons a retenti dans toute la maison. Sa colère est chaque jour plus forte. Depuis le moment où j'ai libéré cette bête féroce de son enfermement, sa violence n'a cessé d'augmenter.

Il monte la garde au pied de mon lit toutes les nuits. Je sais qu'il a peur que l'ombre vienne me prendre s'il me laisse seule un instant. Cela fait deux jours qu'il ne me dit pas quelles pensées occupent son esprit, mais je n'en ai pas besoin. Il ne dort plus depuis des semaines. Chaque nuit est une attente terrible et interminable. Il dispose cent bougies dans toute la maison en essayant de porter la lumière dans le moindre recoin, pour éviter que l'obscurité ne serve de refuge à l'ombre. Son visage a vieilli de dix ans en à peine un mois.

Parfois, je crois que tout cela est ma faute, que, si je disparaissais, la malédiction s'effacerait avec moi. C'est peut-être ce que je devrais faire, m'éloigner de lui et accepter mon rendez-vous inéluctable avec l'ombre. Cela seul nous donnerait la paix. L'unique raison qui m'empêche de faire ce pas est que je ne supporte pas l'idée de le laisser. Sans lui, rien n'a de sens. Ni la vie ni la mort...

Irène leva les yeux du journal. Le labyrinthe de doutes d'Alma Maltisse lui paraissait à la fois déconcertant et d'une inquiétante proximité. La ligne séparant le sentiment de culpabilité du désir de vivre lui semblait mince, fine comme le fil d'une lame empoisonnée. Elle éteignit. L'image ne la quittait pas. Une lame empoisonnée.

Dorian entra dans le bois en suivant la trace lumineuse qu'il voyait briller dans les buissons, des reflets qui pouvaient provenir de n'importe où entre les arbres. Les feuilles, humides de bruine, se transformaient en un défilé de mirages indéchiffrables. Le bruit de ses pas était un signal angoissant de sa présence. Finalement, il respira profondément et se remémora le but de son expédition : il ne sortirait pas de là avant de savoir ce qui se cachait dans le bois. C'était tout ou rien.

Il s'arrêta à l'orée de la clairière où, la veille, il avait découvert les empreintes. Leur trace était maintenant confuse et à peine identifiable. Il alla jusqu'au tronc lacéré et tâta les entailles. L'idée d'une créature montant à toute allure dans les arbres, tel un félin jailli de l'enfer, se glissa dans son esprit. Deux secondes plus tard, le premier craquement derrière lui l'avertit de la proximité de quelqu'un. Ou de quelque chose.

Dorian se cacha dans les taillis. Les pointes piquantes des arbustes le griffèrent comme des lames de couteau. Il contint sa respiration et pria pour que la personne ou la chose qui s'approchait ne perçoive pas, comme lui en ce moment, le martèlement de son cœur. Peu après, les lumières vacillantes qu'il avait discernées au loin s'ouvrirent un passage entre les buissons, transformant la brume flottante en une buée rougeâtre.

Des pas se firent entendre de l'autre côté des arbustes. Le garçon ferma les yeux, immobile comme une statue. Les pas s'arrêtèrent. Dorian sentit le manque d'oxygène, mais il était prêt à passer les dix prochaines années sans respirer. Finalement, au moment où il croyait que ses poumons allaient éclater, deux mains écartèrent les branches qui le dissimulaient. Ses genoux se transformèrent en gélatine. La lumière d'une lanterne l'aveugla. Après un temps qui lui parut infini, l'inconnu posa la lanterne par terre et s'agenouilla devant lui. Un visage vaguement familier brillait à côté, mais la panique l'empêchait de le reconnaître. L'inconnu sourit.

- Voyons voir : peut-on savoir ce que tu fabriques ici ? dit la voix, calme et aimable.

Tout d'un coup, Dorian comprit que celui qui lui faisait face était tout simplement Lazarus. Alors, seulement, il respira.

Ses mains ne cessèrent de trembler qu'au bout d'un bon quart d'heure, quand Lazarus posa devant elles un bol de chocolat brûlant et s'assit face à lui. Le vieil homme l'avait conduit dans la remise contiguë à la fabrique de jouets. Et là, il avait préparé tranquillement du chocolat.