Pendant que tous deux buvaient bruyamment et s'observaient par-dessus leur bol, Lazarus se mit à rire.
- Tu m'as fait une peur affreuse, mon garçon, assura-t-il.
- Si ça peut vous consoler, ce n'est rien à côté de celle que vous m'avez faite, répliqua Dorian qui sentait le chocolat chaud répandre une agréable sensation de calme dans son estomac.
- Ça, je n'en doute pas, approuva Lazarus, toujours riant. Maintenant, dis-moi ce que tu faisais dehors.
- J'ai vu des lumières.
- Tu as vu ma lanterne. C'est pour ça que tu es sorti ? À minuit ? Est-ce que tu aurais oublié ce qui est arrivé à Hannah ?
Dorian avala sa salive, qui eut autant de mal à passer qu'une bille de plomb de gros calibre.
- Non, monsieur.
- Bien. En tout cas, ne l'oublie plus. C'est dangereux de se promener par ici dans le noir. Depuis quelques jours, j'ai l'impression que quelqu'un rôde dans le bois.
- Vous aussi, vous avez vu les marques ?
- Quelles marques ?
Dorian lui raconta ses peurs et ses inquiétudes concernant l'étrange présence qu'il sentait dans le bois. Au début, il avait cru qu'il n'oserait pas, mais Lazarus lui inspirait la confiance et le calme nécessaires pour que sa langue se délie. Tandis qu'il débitait son récit, Lazarus l'écoutait avec attention, mais sans cacher un certain étonnement et même un sourire devant les détails fantastiques qu'il donnait.
- Une ombre ? demanda soudain Lazarus sobrement.
- Vous ne croyez pas un mot de ce que je vous ai raconté ! protesta Dorian.
- Si, si. Je te crois. Ou j'essaye de te croire. Tu dois comprendre que c'est un peu... particulier.
- Mais vous aussi, vous avez vu quelque chose. C'est pour ça que vous étiez dans le bois, non ?
Lazarus sourit.
- Oui. J'ai vu quelque chose, mais je ne peux pas donner autant de détails que toi.
Dorian vida son bol de chocolat.
- Encore ? proposa Lazarus.
Le garçon accepta. La compagnie du fabricant de jouets était agréable. Partager ce chocolat avec lui, en pleine nuit, était une expérience excitante et instructive.
En jetant un coup d'œil sur l'atelier où ils se trouvaient, Dorian aperçut sur une des tables de travail une forme puissante et de grande envergure sous le drap qui la couvrait.
- Vous travaillez à quelque chose de nouveau ?
Lazarus confirma.
- Tu veux que je te montre ?
Les yeux de Dorian s'ouvrirent comme des soucoupes. La réponse allait de soi.
- D'accord. Mais tu dois tenir compte qu'il s'agit d'une pièce inachevée..., précisa Lazarus en prenant la lanterne avant de se diriger vers le drap.
- C'est un automate ?
- À sa façon, oui. En réalité, je suppose que c'est une pièce un peu extravagante. L'idée m'en a trotté dans la tête pendant des années. En réalité, c'est un garçon qui avait à peu près ton âge qui me l'a suggérée, il y a bien longtemps.
- Un ami à vous ?
Lazarus sourit, nostalgique.
- Prêt ? interrogea-t-il.
Dorian hocha énergiquement la tête en signe d'acquiescement. Lazarus retira le drap qui couvrait la pièce... et le garçon, pris de peur, fit un pas en arrière.
- Ce n'est qu'une machine, Dorian. Tu n'as rien à craindre...
Dorian contempla la puissante silhouette. Lazarus avait forgé un ange en métal, un colosse de presque deux mètres de haut doté de deux grandes ailes. Le visage en acier brillait, entouré d'un capuchon. Ses mains étaient énormes, capables de serrer sa tête dans leur poing.
Lazarus toucha un ressort à la base de la nuque de l'ange, et la créature mécanique ouvrit les yeux, deux rubis enflammés comme des charbons ardents. Ils le fixaient. Lui, Dorian.
Il sentit ses entrailles se révulser.
- Je vous en prie, arrêtez-le, supplia-t-il.
Lazarus vit son air terrifié et s'empressa de recouvrir l'automate.
Dorian soupira, soulagé de ne plus avoir l'ange démoniaque sous les yeux.
- Désolé, dit Lazarus. Je n'aurai pas dû te le montrer. C'est juste une machine, Dorian. Du métal. Ne te laisse pas impressionner par son apparence. Ce n'est qu'un jouet.
Le garçon acquiesça, pas du tout convaincu.
Vite, Lazarus lui servit encore un bol de chocolat fumant. Dorian but goulûment le breuvage épais et réconfortant sous le regard attentif du fabricant de jouets. Arrivé à la moitié du bol, il observa Lazarus et tous deux échangèrent un sourire.
- Tu as eu sacrément peur, hein ?
Le gamin rit nerveusement.
- Vous devez me prendre pour une poule mouillée.
- Au contraire. Il n'y en a pas beaucoup qui se risqueraient à faire des recherches dans le bois après ce qui est arrivé à Hannah.
- À votre avis, qu'est-ce qui s'est passé ?
Lazarus haussa les épaules.
- C'est difficile à dire. Je suppose que nous devrons attendre que la gendarmerie termine son enquête.
- Oui, mais...
- Mais... ?
- Et s'il y avait réellement quelque chose dans le bois ? insista Dorian.
- L'ombre ?
Il confirma gravement.
- As-tu déjà entendu parler du Doppelgänger ? demanda Lazarus.
Le garçon hocha la tête négativement. Lazarus l'observa du coin de l'œil.
- C'est un terme allemand. On s'en sert pour décrire l'ombre d'une personne qui, pour une raison quelconque, s'est détachée de son maître. Tu veux entendre une curieuse histoire à ce propos ?
- S'il vous plaît...
Lazarus s'installa sur une chaise face au garçon et sortit un long cigare. Dorian avait appris au cinéma que ces espèces de torpilles répondaient au nom de havane et qu'en plus de coûter une fortune elles répandaient en se consumant une odeur âcre et pénétrante. De fait, après Greta Garbo, Groucho Marx était le héros des matinées dominicales de Dorian. Le commun des mortels se bornait à inhaler de la fumée de second choix. Lazarus étudia le cigare et le rangea de nouveau, intact, prêt à commencer son récit.
- Bien. L'histoire m'a été racontée par un collègue, il y a longtemps. L'année : 1915. Le lieu : Berlin.
» De tous les horlogers de la ville de Berlin, aucun ne prenait autant son travail à cœur et n'était aussi perfectionniste dans ses méthodes qu'Hermann Blöcklin. En fait, son envie de parvenir à créer des mécaniques d'une extrême précision l'avait conduit à élaborer une théorie sur la relation entre le temps et la vitesse à laquelle la lumière se déplace dans l'univers. Blöcklin vivait entouré d'horloges dans un petit logement qui occupait l'arrière-boutique de son magasin de la Heinrichstrasse. C'était un homme solitaire. Il n'avait pas de famille. Il n'avait pas d'amis. Son unique compagnon était un vieux chat, Salman, qui passait silencieusement sa vie près de lui pendant qu'il consacrait des heures et des jours entiers à sa science, à son atelier. Au fil des ans, son intérêt avait fini par tourner à l'obsession. Il lui arrivait de laisser sa boutique fermée des journées durant. Des journées de vingt-quatre heures sans prendre de repos, au cours desquelles il travaillait à réaliser son rêve : une horloge parfaite, machine universelle de mesure du temps.
» Par un jour d'hiver, alors qu'une tempête de froid et de neige sévissait sur Berlin depuis deux semaines, il reçut la visite d'un étrange client, un monsieur distingué répondant au nom d'Andréas Corelli. Celui-ci portait un luxueux costume d'un blanc éblouissant, et ses cheveux, longs et satinés, étaient argentés. Il cachait ses yeux derrière des lunettes noires. Blöcklin lui annonça que la boutique était fermée, mais Corelli insista, alléguant qu'il était venu de très loin pour le voir. Il lui expliqua qu'il était au courant de ses réalisations techniques et les décrivit même en détail, ce qui intrigua fortement l'horloger, convaincu que, jusqu'à ce jour, ses découvertes restaient inconnues du monde entier.