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» La demande que formula Corelli n'était pas moins étonnante. Blöcklin devait fabriquer une montre pour lui, mais une montre spéciale. Ses aiguilles devaient tourner en sens inverse. La raison de cette commande était que Corelli se savait atteint d'une maladie mortelle et devinait que sa vie allait s'éteindre d'ici à quelques mois. Voilà pourquoi il voulait avoir une montre qui compterait les heures, les minutes et les secondes qui lui restaient à vivre.

» Cette demande extravagante était accompagnée d'une proposition financière plus que généreuse. De plus, Corelli lui garantissait l'obtention de fonds destinés à financer toutes ses recherches pour le restant de ses jours. En échange, il devait consacrer quelques semaines à créer cette mécanique.

» Inutile de préciser que Blöcklin accepta le contrat. Deux semaines de travail intense dans son atelier s'écoulèrent. Il était plongé dans sa tâche quand, quelques jours plus tard, Andréas Corelli revint frapper à sa porte. La montre était déjà terminée. Corelli, souriant, l'examina et, après avoir loué le labeur réalisé par l'horloger, lui dit que sa récompense était plus que méritée. Blöcklin, épuisé, lui confia qu'il avait mis toute son âme dans cette commande. Corelli acquiesça. Puis il remonta la montre et fit fonctionner son mécanisme. Il remit une bourse pleine de pièces d'or à Blöcklin et s'en fut.

» L'horloger débordait de joie en comptant les pièces, lorsqu'il vit son image dans le miroir. Il se découvrit vieilli, amaigri. Il avait trop travaillé. Décidé à prendre quelques jours de liberté, il alla se coucher.

» Le lendemain, un soleil éblouissant pénétra par sa fenêtre. Encore fatigué, il alla se débarbouiller et observa de nouveau son reflet. Cette fois, il eut un haut-le-corps. La veille, au moment du coucher, son visage était celui d'un homme de quarante et un an, exténué, certes, mais encore jeune. Aujourd'hui, il avait devant lui l'image d'un homme près de fêter son soixantième anniversaire. Atterré, il sortit dans le parc pour prendre l'air. En revenant à la boutique, il examina de nouveau son image. Dans le miroir, un vieillard l'observait. Pris de panique, il se précipita dans la rue et se heurta à un voisin qui lui demanda s'il avait vu l'horloger Blöcklin. Hystérique, il se mit à courir.

» Il passa la soirée dans le fond d'une taverne pestilentielle en compagnie de criminels et autres individus de réputation douteuse. Tout, plutôt que rester seul. Il sentait sa peau se recroqueviller de minute en minute. Il avait l'impression que ses os devenaient friables. Il avait du mal à respirer.

» Minuit approchait, quand un inconnu lui demanda s'il pouvait s'asseoir près de lui. Blöcklin le dévisagea. C'était un homme jeune et de belle apparence, dans les vingt ans. Sa figure ne lui disait rien, à l'exception des lunettes noires qui cachaient ses yeux. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Corelli...

» Assis en face de lui, Andréas Corelli sortit la montre que Blöcklin avait créée pour lui. L'horloger, désespéré, le questionna sur l'étrange phénomène dont il était victime. Pourquoi vieillissait-il de seconde en seconde ? Corelli lui mit la montre sous les yeux. Les aiguilles tournaient lentement en sens inverse. Il lui rappela ce qu'il avait dit : qu'il avait mis toute son âme dans cette montre. Voilà pourquoi, à chaque minute qui passait, son corps et son âme vieillissaient de façon accélérée.

» Blöcklin, aveugle de terreur, le supplia de l'aider.

Il lui jura qu'il était prêt à faire n'importe quoi, à renoncer à tout ce qu'on voudrait, pour recouvrer sa jeunesse et son âme. Corelli lui sourit et lui demanda s'il en était sûr. L'horloger confirma : n'importe quoi.

» Corelli lui confia alors qu'il était disposé à lui rendre la montre et, avec elle, son âme, en échange de quelque chose qui ne lui était d'aucune utilité : son ombre. L'horloger, décontenancé, lui demanda si c'était là le seul prix qu'il devait payer : une ombre. Corelli répondit que oui, et Blöcklin accepta le contrat.

» L'étrange client sortit un flacon en verre, ôta le bouchon et le posa sur la table. En une seconde, Blöcklin vit son ombre se glisser à l'intérieur du flacon tel un tourbillon de gaz. Corelli reboucha le flacon et, prenant congé de Blöcklin, disparut dans la nuit. Dès qu'il eut franchi le seuil de la taverne, la montre que l'horloger tenait dans ses mains inversa le sens de rotation de ses aiguilles.

» Lorsque Blöcklin arriva chez lui, à l'aube, son visage était de nouveau celui d'un homme jeune. Il poussa un soupir de soulagement. Pourtant, une autre surprise l'attendait. Salman, son chat, avait disparu. Il le chercha partout et quand, finalement, il le trouva, une sensation d'horreur l'envahit. L'animal était pendu par le cou au fil électrique d'une lampe de l'atelier. La table de travail était renversée et ses outils éparpillés dans la pièce. On eût cru qu'une tornade était passée par là. Tout était détruit. Mais il y avait pire : des marques sur les murs. Quelqu'un y avait écrit maladroitement un mot incompréhensible :

Nilkcolb

» L'horloger scruta cette grossière inscription et mit plus d'une minute à en comprendre le sens. C'était son nom inversé. Nilkcolb Blöcklin. Il entendit un chuchotement derrière lui. Quand il se retourna, il se trouva face à un obscur reflet de lui-même, une image diabolique de son propre visage.

» Alors, l'horloger comprit. C'était son ombre qui l'observait. Sa propre ombre qui le défiait. Il tenta de l'attraper, mais elle émit un ricanement de hyène et se dispersa sur les murs. Affolé, il vit son ombre s'emparer d'un grand couteau et s'enfuir par la porte pour se perdre dans l'obscurité.

» Le premier crime de la Heinrichstrasse fut commis cette même nuit. Plusieurs témoins déclarèrent avoir vu l'horloger Blöcklin poignarder de sang-froid un soldat qui passait dans la rue. La police l'arrêta et le soumit a un long interrogatoire. La nuit suivante, pendant que Blöcklin demeurait sous bonne garde dans sa cellule, il y eut de nouveaux meurtres. On se mit à évoquer un mystérieux assassin qui se déplaçait dans l'obscurité nocturne de Berlin. Blöcklin tenta d'expliquer aux autorités ce qui lui était arrivé, mais personne ne voulut l'écouter. Les journaux spéculaient sur l'incroyable possibilité qu'un assassin puisse, nuit après nuit, s'échapper de sa cellule de haute sécurité pour perpétrer les plus épouvantables crimes dont se souvenait Berlin.

» La terreur de l'ombre de Berlin dura exactement vingt-cinq jours. La fin de cette étrange affaire arriva de façon aussi inattendue et inexplicable que son début. Dans la nuit du 12 janvier 1916, l'ombre d'Hermann Blöcklin pénétra dans la sinistre prison de la police secrète. Une sentinelle postée à la porte de la cellule jura avoir vu Blöcklin se battre avec une ombre, et, en pleine lutte, poignarder celle-ci. Au lever du jour, au moment du changement de garde, on trouva Blöcklin mort dans sa cellule, poignardé en plein cœur.

» Quelques jours plus tard, un inconnu disant s'appeler Andréas Corelli offrit de payer les frais de l'enterrement de Blöcklin dans la fosse commune du cimetière de Berlin. Personne, à l'exception du fossoyeur et d'un étrange individu qui portait des lunettes noires, n'assista à la cérémonie.

» L'affaire des crimes de la Heinrichstrasse n'a jamais été élucidée et dort toujours dans les archives de la police berlinoise...

- Ouah !... murmura Dorian quand Lazarus eut achevé son récit. Et c'est réellement arrivé ?

Le fabricant de jouets sourit.