- Non. Mais je savais que tu aimerais cette histoire.
Dorian plongea son regard dans son bol. Il comprenait que Lazarus avait inventé ce récit uniquement pour effacer sa peur de l'ange mécanique. Un bon truc, mais rien de plus qu'un truc, en fin de compte. Lazarus lui tapota l'épaule.
- Je crois qu'il se fait un peu tard pour jouer les détectives, observa-t-il. Viens, je te raccompagne chez toi.
- Vous me promettez de ne rien dire à ma mère ? supplia Dorian.
- Seulement si tu me promets de ne plus revenir te promener seul la nuit ; pas avant qu'on n'ait découvert de quoi Hannah a été victime...
Ils se dévisagèrent mutuellement.
- Accord conclu, dit le garçon.
Lazarus lui serra la main en véritable homme d'affaires. Puis, avec un sourire mystérieux, le fabricant de jouets alla à une armoire et en sortit une boîte en bois. Il la donna à Dorian.
- Qu'est-ce que c'est ? questionna le garçon, intrigué.
- Mystère et boule de gomme. Ouvre.
Dorian obtempéra. La lumière des lampes révéla une figurine en argent de la taille de sa main. Il regarda Lazarus, bouche bée. Le fabricant de jouets sourit.
- Laisse-moi te montrer comment elle fonctionne.
Lazarus posa la figurine sur la table. Sur une simple pression des doigts, elle se déploya et révéla sa nature. Un ange. Identique à celui qu'il avait vu, mais en réduction.
- Avec cette taille, il ne peut pas te faire peur, hein ?
Dorian acquiesça, enthousiaste.
- Dans ce cas, ce sera ton ange gardien. Pour te protéger des ombres...
Lazarus escorta Dorian à travers le bois jusqu'à la Maison du Cap, tout en lui expliquant les mystères et les techniques de la fabrication des automates et des mécanismes, dont la complexité et l'ingéniosité semblaient s'apparenter à la magie. Il paraissait tout savoir et avait réponse à toutes les questions les plus tarabiscotées et les plus rusées. Impossible de le prendre en défaut. En arrivant à la sortie du bois, Dorian était fasciné et fier d'avoir un tel ami.
- Tu te rappelleras notre accord, hein ? dit Lazarus à voix basse. Plus d'expéditions nocturnes.
Dorian confirma silencieusement et se dirigea vers la maison. Le fabricant de jouets attendit dehors et ne partit que lorsqu'il eut vu le garçon le saluer de la fenêtre de sa chambre. Il lui rendit son salut et s'enfonça de nouveau dans les ombres du bois.
Couché dans son lit, Dorian gardait encore son sourire collé aux lèvres. Toutes ses inquiétudes et ses angoisses paraissaient s'être évaporées. Détendu, il ouvrit la boîte que lui avait donnée Lazarus. L'ange était une pièce parfaite, d'une beauté surnaturelle. La complexité du mécanisme faisait écho à une science mystérieuse et captivante. Il posa la figurine sur le plancher, au pied de son lit, et éteignit. Lazarus était un génie. C'était le mot juste : Dorian l'avait entendu prononcer cent fois et il s'étonnait toujours qu'on l'emploie pour des individus auxquels, en réalité, il ne correspondait pas du tout. Mais il avait enfin rencontré un authentique génie. Et, en plus, il était son ami.
L'enthousiasme céda la place à un sommeil irrésistible. Dorian se rendit à la fatigue et laissa son imagination l'emporter dans une aventure où, héritier de la science de Lazarus, il inventait une machine qui attrapait les ombres et libérait le monde d'une sinistre organisation maléfique.
Il dormait quand, inopinément, la figurine se mit à déployer lentement ses ailes. L'ange métallique pencha la tête et leva un bras. Ses yeux noirs, deux larmes d'obsidienne, brillaient dans la pénombre.
8
Incognito
Trois jours passèrent sans qu'Irène reçoive de nouvelles d'Ismaël. Aucune trace du garçon au village, et le voilier n'était pas à quai. Un front de tempête balayait la côte normande en étendant sur la baie un manteau de cendre qui allait se prolonger une semaine entière.
Le matin où Hannah fit son dernier voyage jusqu'au petit cimetière, en haut de la colline qui s'élevait au nord-ouest de La Baie bleue, les rues du village paraissaient dormir dans la bruine. Le cortège arriva aux portes de l'enceinte, et suivant la volonté exprès de la famille, la cérémonie finale fut célébrée dans la plus stricte intimité, pendant que les gens s'en retournaient sous la pluie, en silence, accompagnés par le souvenir de la jeune fille.
Lazarus s'offrit pour escorter Simone et ses enfants à la Maison du Cap, tandis que l'assemblée se dispersait comme un banc de brouillard au petit matin. C'est alors qu'Irène aperçut la silhouette solitaire d'Ismaël en haut du rocher qui couronnait les falaises bordant le cimetière, en train de contempler la mer couleur de plomb. Il suffit d'un coup d'œil échangé avec sa mère pour que celle-ci donne son accord et la laisse aller. Peu après, la voiture de Lazarus s'éloignait sur la route de l'ermitage de Saint-Roland, et Irène gravissait le sentier qui menait aux falaises.
On entendait, vers l'horizon, le grondement d'un orage allumant dans les nuages des taches de lumière qui ressemblaient à des flaques de métal en fusion. La jeune fille trouva Ismaël assis au bord du rocher, le regard errant sur l'océan. Au loin, l'îlot du phare et le cap se perdaient dans la brume.
De retour au village, Ismaël révéla d'un seul coup à Irène où il était allé les trois jours précédents. Il commença son récit au moment où il avait appris la nouvelle.
Il était parti sur le Kyaneos en direction du phare, essayant de fuir un sentiment qui ne permettait aucune fuite. Les heures qui avaient précédé l'aube lui avaient permis de mettre de l'ordre dans ses pensées et de concentrer son attention sur une lueur nouvelle au bout du tunnel : démasquer le responsable de cette horreur et le faire payer. Le désir de vengeance semblait être le seul antidote à sa douleur.
Les explications de la gendarmerie ne le satisfaisaient pas. Le secret dans lequel les autorités locales avaient mené leur enquête lui paraissait pour le moins suspect. Un peu avant le lever du jour, il était donc décidé à mener ses propres recherches. À n'importe quel prix. À partir de là, rien ne saurait plus l'arrêter. Le soir même, il s'était introduit dans la morgue improvisée du docteur Giraud. Aidé de sa seule audace et armé d'une paire de tenailles, il avait fait sauter le cadenas et tout ce qui s'interposait.
Irène écouta, à mi-chemin entre la stupéfaction et l'incrédulité, comment Ismaël avait pénétré dans les locaux funèbres et avait attendu que Giraud s'en aille pour, dans les vapeurs du formol et une pénombre spectrale, chercher méthodiquement dans les archives du docteur le dossier concernant Hannah.
D'où avait-il tiré le sang-froid nécessaire pour pareille expédition ? De toute évidence, pas des deux cadavres qu'il avait découverts, protégés par un drap. Il s'agissait de ceux de plongeurs qui avaient eu la malchance d'être emportés pas un courant sous-marin dans la passe du port voisin, la nuit précédente, en tentant de récupérer la cargaison d'un voilier échoué sur un récif.
Irène, pâle comme une poupée de porcelaine, écouta le macabre récit d'un bout à l'autre, y compris quand Ismaël raconta qu'il avait buté contre la table d'autopsie. Lorsque le garçon eut terminé, elle soupira avec l'impression de remonter à l'air libre. Ismaël avait emporté le dossier sur son voilier et passé deux heures à essayer de débroussailler la jungle de mots et de termes médicaux du docteur Giraud.
Irène sentit sa gorge se serrer.
- Comment est-elle morte ? murmura-t-elle.
Ismaël la regarda droit dans les yeux. Une étrange lueur brillait dans les siens.
- On ne sait pas comment. Mais on sait pourquoi. Selon le rapport, le diagnostic officiel est un arrêt cardiaque. Mais dans son analyse finale, le docteur Giraud a donné son opinion personnelle : selon lui, Hannah a vu dans le bois quelque chose qui a provoqué chez elle une panique mortelle.