Panique. Le mot se répercuta comme un écho dans son esprit. Son amie Hannah était morte de peur, et ce qui avait causé cette terreur était toujours là-bas.
- C'est arrivé dimanche, non ? dit Irène. Quelque chose a dû se passer ce jour-là...
Ismaël acquiesça lentement. Il était évident que le garçon avait déjà eu la même idée.
- Ou la nuit précédente, suggéra-t-il.
Irène lui adressa un regard étonné.
- Hannah, précisa le garçon, a passé cette nuit-là à Cravenmoore. Le lendemain, elle est restée introuvable. Jusqu'à ce qu'on la découvre morte dans le bois.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- J'y suis allé. Il y a des marques. Des branches cassées. Des traces de lutte. Quelqu'un a poursuivi Hannah depuis la maison.
- Depuis Cravenmoore ?
Ismaël acquiesça de nouveau.
- Il nous faut savoir ce qui s'est passé la veille de sa disparition. Ça nous donnera peut-être une idée de la personne ou de la chose qui l'a poursuivie dans le bois.
- Et comment pouvons-nous faire ça ? Je veux dire que la gendarmerie..., objecta Irène.
- Je ne vois qu'un moyen.
- Cravenmoore, murmura-t-elle.
- Exactement. Cette nuit...
Le crépuscule ouvrait des espaces couleur de cuivre dans la couche des nuées d'orage en transit, venant de l'horizon. À mesure que l'obscurité s'étendait sur la mer, la nuit laissait voir dans la voûte du ciel des éclaircies qui permettaient de distinguer le cercle de lumière quasi parfait de la lune à la veille d'être pleine. Son éclat argenté dessinait une tapisserie de reflets dans la chambre d'Irène. La jeune fille abandonna un moment la lecture du journal d'Alma Maltisse pour contempler ce disque qui lui souriait du haut du firmament. Encore vingt-quatre heures, et sa circonférence serait parfaite. La troisième pleine lune de la saison. La nuit du bal masqué à La Baie bleue.
À cet instant, cependant, l'apparition de la lune prit une autre signification. Dans quelques minutes, ce serait le rendez-vous secret avec Ismaël à l'orée du bois. L'idée d'en traverser l'obscurité et de s'introduire dans les profondeurs insondables de Cravenmoore lui semblait maintenant une imprudence. Pis, une folie. D'un autre côté, il lui paraissait impossible de faire défaut à Ismaël en de tels moments, ainsi qu'elle l'avait déjà éprouvé dans l'après-midi, quand le garçon lui avait annoncé son intention de se rendre dans la demeure de Lazarus Jann pour y chercher des réponses à la mort d'Hannah. Incapable de voir plus clair dans ses pensées, elle reprit le journal d'Alma Maltisse et se réfugia dans ses pages.
... Voilà trois jours que je ne sais rien de lui. Il est parti à l'improviste à minuit, convaincu que, s'il s'éloignait de moi, l'ombre le suivrait. Il n'a pas voulu me dire où il allait, mais je le soupçonne d'avoir cherché refuge sur l'îlot du phare. Il s'est toujours rendu dans ce lieu solitaire pour y trouver la paix et j'ai l'impression que, cette fois, il y est retourné comme un enfant terrifié pour affronter son cauchemar. Son absence, cependant, m'a fait douter de tout ce que j'ai cru jusqu'à présent. L'ombre n'est pas revenue pendant ces trois jours. Je suis restée enfermée dans ma chambre, entourée de bougies, de veilleuses et de lampes à pétrole. Pas un seul coin de la pièce n'était dans l'obscurité. Je n'ai guère pu dormir.
Pendant que j'écris ces lignes, en pleine nuit, je peux voir de ma fenêtre l'îlot du phare dans la brume. Une lumière brille sur les rochers. Je sais que c'est lui, seul, confiné dans la prison à laquelle il s'est condamné. Je ne peux rester ici une heure de plus. Si nous devons faire face à ce cauchemar, je veux que nous le fassions ensemble. Et si nous devons mourir dans cette tentative, faisons-le également unis.
Peu m'importe de subir cette folie un jour de plus ou de moins. Je suis sûre que l'ombre ne nous accordera pas de trêve. J'ai la conscience pure et mon âme est en paix avec elle-même. Je ne pourrai pas supporter une nouvelle semaine comme celle-là. La peur des premiers jours n'est plus désormais que fatigue et découragement.
Demain, quand les gens du village donneront leur bal masqué sur la grand-place, je prendrai un bateau dans le port et je partirai à sa recherche. Peu m'importent les conséquences. Je suis prête à les accepter. Il me suffit d'être avec lui et de l'aider jusqu'au dernier moment.
Quelque chose en moi me souffle qu'il nous reste peut-être encore une possibilité d'une vie normale, heureuse, paisible. Je n'aspire à rien d'autre...
Le bruit d'un petit caillou cognant la fenêtre arracha Irène à sa lecture. Elle ferma le livre et jeta un coup d'œil dehors. Ismaël attendait à la lisière du bois. Pendant qu'elle enfilait une épaisse veste en tricot, la lune se cacha lentement derrière les nuages.
Du haut de l'escalier, Irène observa précautionneusement sa mère. Une fois encore, Simone s'était endormie dans son fauteuil préféré, devant la fenêtre qui donnait sur la baie. Un livre était posé au creux de son ventre et ses lunettes de lecture avaient glissé sur son nez. Dans un coin, une radio dont le coffre de bois exhibait de capricieux motifs Art nouveau chuchotait les épisodes d'une ténébreuse série policière. Profitant de ce qu'elle pouvait passer inaperçue, Irène marcha devant Simone sur la pointe des pieds et se glissa dans la cuisine, qui donnait sur l'arrière-cour de la Maison du Cap. L'ensemble de l'opération lui prit quinze secondes.
Ismaël l'attendait, vêtu d'une mince veste en cuir, d'un pantalon de travail et d'une paire de bottes qui semblaient avoir fait le trajet de Constantinople aller-retour une demi-douzaine de fois. La brise nocturne charriait de la baie une brume froide, tendant des rubans de ténèbres dansantes au-dessus du bois.
Irène boutonna sa veste jusqu'au cou et acquiesça en silence au regard interrogateur du garçon. Sans un mot, ils s'engagèrent dans le sentier qui traversait l'épaisseur des arbres. Un concert de sons dont on ne pouvait deviner l'origine peuplait les ombres du bois. Le froissement des feuilles agitées par le vent masquait la rumeur des vagues se brisant contre les falaises. Irène suivit les pas d'Ismaël dans les taillis. La face de la lune se laissait deviner fugacement dans le tissu de nuages qui chevauchaient au-dessus de la baie, immergeant les arbres dans une pénombre chargée de lueurs fantomatiques. À la moitié du trajet, Irène saisit la main d'Ismaël et ne la lâcha pas avant que les contours de Cravenmoore ne se dressent devant eux.
Sur un signe du garçon, ils s'arrêtèrent derrière le tronc d'un arbre blessé à mort par la foudre. L'espace de quelques secondes, la lune déchira la couche de velours des nuages et un halo de clarté balaya la façade de Cravenmoore, dessinant chaque relief et chaque ligne, et traçant le tableau fascinant d'une étrange cathédrale perdue dans les profondeurs d'un bois maudit. La silhouette de Lazaras Jann se découpa sur le seuil de la porte d'entrée. Le fabricant de jouets ferma celle-ci derrière lui et descendit lentement les marches en direction du sentier qui bordait les arbres.
- C'est Lazaras. Toutes les nuits, il fait une promenade dans le bois, chuchota Irène.
Ismaël acquiesça en silence et retint la jeune fille, les yeux rivés sur le fabricant de jouets qui marchait dans leur direction. Irène interrogea Ismaël du regard. Celui-ci laissa échapper un soupir et scruta nerveusement les alentours. Les pas de Lazaras se firent audibles. Ismaël prit Irène par le bras et la poussa à l'intérieur du tronc creux.
- Par ici. Vite ! murmura-t-il.
L'intérieur du tronc était imprégné d'une odeur d'humidité et de pourriture. La clarté du dehors filtrait à travers des petits orifices pratiqués le long des parois et dessinait un improbable escalier dont les marches lumineuses montaient vers le haut du tronc caverneux. Irène sentit comme un fourmillement dans son estomac. À deux mètres au-dessus d'elle, elle aperçut une rangée de minuscules points brillants. Des yeux.