Выбрать главу

Un cri tenta de se frayer un chemin dans sa gorge. Il fut étouffé par la main du garçon plaquée sur sa bouche.

- Pour l'amour du ciel, ce sont seulement des chauves-souris ! Tiens-toi tranquille ! lui chuchota-t-il pendant que Lazarus contournait le tronc et se dirigeait vers le bois.

Sagement, Ismaël maintint son bâillon jusqu'à ce que les pas du propriétaire de Cravenmoore se perdent sous les arbres. Les ailes invisibles de chauves-souris s'agitèrent dans le noir. Irène sentit de l'air sur son visage et la puanteur acide des animaux.

- Je croyais que tu n'avais pas peur des chauves-souris ! dit Ismaël. Allons-y.

Irène le suivit à travers le jardin de Cravenmoore pour gagner la partie arrière de la demeure. À chaque pas qu'elle faisait, elle se répétait qu'il n'y avait personne à l'intérieur et que la sensation d'être épiée n'était qu'un simple effet de son imagination.

Ils atteignirent l'aile qui communiquait avec l'ancienne fabrique de jouets et s'arrêtèrent devant la porte de ce qui semblait être un atelier ou une salle d'assemblage. Ismaël sortit un couteau et en déplia la lame. Son reflet brilla dans l'obscurité. Il introduisit la pointe dans la serrure et tâta minutieusement le mécanisme interne.

- Écarte-toi, j'ai besoin de lumière.

Irène recula de quelques pas et scruta la pénombre qui régnait à l'intérieur de la fabrique. Les vitres étaient voilées par des années d'abandon et il était pratiquement impossible de savoir ce qu'étaient les formes que l'on devinait de l'autre côté.

- Voyons, voyons..., murmura Ismaël pour lui-même en continuant à tripoter la serrure.

Irène l'observa et fit taire la voix intérieure qui lui suggérait qu'entrer illégalement dans la propriété d'autrui n'était pas une bonne idée. Finalement, le mécanisme céda avec un déclic presque inaudible. La porte s'entrouvrit de quelques centimètres.

- Un jeu d'enfant, dit Ismaël en la poussant lentement.

- Dépêchons-nous, chuchota Irène. Lazarus ne restera pas longtemps dehors.

Ismaël entra. Irène avala un grand bol d'air et le suivit. L'intérieur baignait dans une épaisse brume de poussière prise dans la clarté blafarde qui flottait comme un nuage de vapeur. L'odeur de divers produits chimiques saturait l'atmosphère. Ismaël referma la porte derrière lui et tous deux affrontèrent un monde d'ombres indéchiffrables. Les restes de la fabrique de jouets de Lazarus gisaient dans l'obscurité, plongés dans un rêve perpétuel.

- On n'y voit rien, murmura Irène en réprimant son envie de prendre ses jambes à son cou.

- Nous devons attendre que nos yeux s'accoutument au noir. C'est une question de secondes, suggéra Ismaël sans trop de conviction.

Les secondes passèrent en vain. Le voile de noirceur qui couvrait la salle de la fabrique de Lazarus ne disparut pas. Irène tentait de deviner un chemin par où avancer quand ses yeux finirent par distinguer une forme dressée et immobile à quelques mètres d'elle.

Un spasme de terreur la frappa en plein estomac.

- Ismaël, il y a quelqu'un ici..., dit-elle en se cramponnant au bras du garçon.

Ismaël scruta la pénombre et sentit sa gorge se serrer. Une forme humaine, bras écartés, flottait, suspendue. Elle oscillait lentement, tel un pendule, et une longue chevelure lui tombait sur les épaules. D'une main tremblante, il fouilla dans la poche de sa veste et en tira une boîte d'allumettes. La forme demeurait immobile, comme une statue vivante, prête à bondir sur eux dès qu'apparaîtrait la flamme.

Ismaël gratta l'allumette et son éclat les aveugla un instant. Irène se serra encore plus fort contre lui.

Quelques secondes plus tard, la vision qui se déploya devant elle lui enleva toute force dans les muscles. Une intense vague de froid lui parcourut le corps. Se balançant à la lumière vacillante de la flamme, elle reconnut le corps de sa mère, Simone, suspendu au plafond et les bras tendus.

- Mon Dieu...

La forme humaine tourna légèrement sur elle-même et révéla son autre face. Câbles et engrenages brillèrent dans la clarté ténue. Le visage était divisé en deux, et seule une des parties était achevée.

- C'est une machine, simplement une machine, affirma Ismaël d'un ton rassurant.

Irène contempla la macabre imitation de Simone. Ses traits. La couleur de ses yeux, de ses cheveux. Chaque marque sur la peau, chaque ligne de son visage étaient reproduites pour composer un masque inexpressif et terrifiant.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? demanda-t-elle.

Ismaël indiqua ce qui semblait être une porte donnant accès à la maison, à l'autre extrémité de l'atelier.

- Par là, dit-il, en éloignant Irène de ce lieu et de la sinistre forme humaine suspendue en l'air.

Elle le suivit, encore sous l'effet de l'apparition, épouvantée et comme assommée.

Un instant plus tard, la flamme de l'allumette s'éteignit et l'obscurité régna de nouveau autour d'eux.

Dès qu'ils eurent atteint la porte qui conduisait à l'intérieur de Cravenmoore, la masse d'ombre qui s'était étendue à leurs pieds se déploya derrière eux telle une fleur noire, prenant du volume et glissant le long des murs. L'ombre se dirigea vers les tables de travail de l'atelier et sa trace ténébreuse parcourut le drap blanc qui recouvrait l'ange mécanique que Lazarus avait montré à Dorian la nuit précédente. Lentement, elle s'infiltra sous les plis du drap et sa masse vaporeuse se glissa entre les jointures du métal.

La silhouette de l'ombre disparut complètement dans le corps de l'ange. Une sorte de givre se répandit sur la créature mécanique, formant une toile d'araignée gelée. Puis les yeux s'ouvrirent lentement dans l'obscurité, deux rubis flamboyants sous le drap.

La figure titanesque se leva doucement et déploya ses ailes. Sans hâte, elle posa les pieds sur le sol. Les griffes rayèrent la surface du bois en laissant des marques sur leur passage. La nuée de lumière bleutée qui montait dans l'air rattrapa la spirale de fumée produite par l'allumette d'Ismaël qui venait de s'éteindre. L'ange la traversa et se perdit dans les ténèbres, suivant les pas d'Ismaël et d'Irène.

9

La nuit transfigurée

L'écho lointain et insistant d'une succession de légers coups arracha Simone à un monde d'aquarelles dansantes et de lunes qui se fondaient en pièces d'argent incandescent. Le bruit parvint de nouveau à ses oreilles ; cette fois, elle se réveilla complètement et comprit qu'encore une fois le sommeil avait été plus fort que sa tentative de terminer un chapitre avant minuit. Pendant qu'elle enlevait ses lunettes, elle entendit le bruit pour la troisième fois et l'identifia enfin. Quelqu'un frappait doucement à la fenêtre qui donnait sur le porche. Simone se leva et reconnut le visage souriant de Lazarus derrière la vitre. Tout de suite, elle sentit qu'elle rougissait. Tout en ouvrant la porte, elle observa son visage dans le miroir de l'entrée. Un désastre.

- Bonsoir, madame Sauvelle. Le moment n'est peut-être pas bien choisi.

- Mais si.. Je... En fait, je lisais et je me suis endormie.

- Ce qui signifie que vous devez changer de livre, affirma Lazarus.

- Je suppose que oui. Mais entrez, je vous en prie.

- Je ne voudrais pas vous déranger.

- Ne dites pas de bêtises. Entrez, s'il vous plaît.

Lazarus obtempéra avec amabilité. Ses yeux se livrèrent à un rapide examen des lieux.

- La Maison du Cap n'a jamais été aussi bien tenue. Mes compliments.

- Tout le mérite en revient à Irène. C'est la décoratrice de la famille. Un thé ? Du café ?...

- Un thé serait parfait, mais...

- Pas un mot de plus. J'en prendrai volontiers, moi aussi.

Un instant, leurs regards se croisèrent. Lazarus eut un sourire chaleureux. Simone, subitement effrayée, baissa les yeux et se concentra sur la préparation du thé.

- Vous devez vous demander la raison de ma visite, commença le fabricant de jouets.

En effet, confirma silencieusement Simone.

- En réalité, je fais tous les soirs une petite promenade dans le bois jusqu'aux falaises. Ça me permet de me détendre.

Une pause à peine marquée par le ronronnement de l'eau dans la bouilloire intervint entre eux.

- Vous êtes au courant, pour le bal masqué annuel de La Baie bleue, madame Sauvelle ?

- La dernière pleine lune d'août...

- C'est bien ça. Je me demandais... Naturellement, je veux que vous sachiez qu'il n'y a rien d'obligatoire dans la proposition, sinon je n'aurais pas l'audace de la formuler, c'est-à-dire, je ne sais pas si je m'explique bien...

Lazarus s'embrouilla comme un collégien nerveux. Simone sourit calmement.

- Je me demandais si cela vous plairait de m'y accompagner cette année, réussit-il à conclure.

Simone avala sa salive. Le sourire de Lazarus s'évanouit lentement.

- Je suis désolé. Acceptez mes excuses...

- Avec ou sans sucre ? le coupa aimablement Simone.

- Pardon ?

- Le thé : avec ou sans sucre ?

- Deux morceaux.

Simone acquiesça et fit lentement fondre les deux morceaux.

- Je vous ai peut-être offensée...

- Ce n'est pas ça. Simplement, je ne suis pas habituée à ce qu'on m'invite à sortir. Mais je serai ravie d'aller à ce bal avec vous, répondit-elle, tout en étant la première surprise de sa décision.

Le visage de Lazarus s'éclaira d'un large sourire. Un instant, Simone se sentit rajeunie de trente ans. C'était une sensation ambiguë, à mi-chemin entre le merveilleux et le ridicule. Une sensation dangereusement enivrante. Une sensation plus forte que la pudeur, que le reproche ou le remords. Elle avait oublié combien il était réconfortant de sentir quelqu'un s'intéresser à elle.

Dix minutes plus tard, la conversation continuait sous le porche de la Maison du Cap. La brise du large faisait se balancer les lanternes à pétrole accrochées au mur. Lazarus, adossé à la rampe, regardait la cime des arbres qui s'agitaient dans le bois, une mer noire et murmurante.

Simone scruta le visage du fabricant de jouets.

- Je suis heureux que vous vous sentiez bien dans cette maison, commenta Lazarus. Est-ce que vos enfants s'accoutument à la vie de La Baie bleue ?

- Je n'ai pas à me plaindre. Au contraire. En fait, Irène paraît déjà flirter avec un garçon du port. Il s'appelle Ismaël. Vous le connaissez ?

- Ismaël... oui, bien sûr. Un brave garçon, d'après ce que je sais, dit Lazarus, distant.

- Je l'espère. J'en suis toujours à attendre qu'elle me le présente.

- Les adolescents sont comme ça... Il faut savoir se mettre à leur place.

- Je suppose que je me conduis comme toutes les mères : de façon ridicule, en surprotégeant ma fille de quinze ans.

- C'est tout naturel.

- Je ne sais pas si elle est du même avis.

Lazarus sourit, mais n'ajouta rien.

- Que savez-vous de lui ? s'enquit Simone.

- D'Ismaël ? Eh bien... peu de chose... Je suis sûr qu'il est bon marin. On le tient pour un garçon introverti et peu enclin à se faire des amis. En réalité, je ne suis pas très au courant de la vie locale... Pourtant, je ne crois pas que vous deviez vous inquiéter.