- Quand la marée monte, elle bloque l'entrée de la grotte, expliqua-t-il. Et il n'y a pas d'autre issue que ce trou dans la voûte, mais nous n'avons aucun moyen d'y arriver.
Il fit une pause et son visage se perdit dans l'ombre.
- Nous sommes pris au piège, conclut-il.
À l'idée de la marée montant lentement pour les noyer comme des rats dans une obscurité de cauchemar, le sang d'Irène se glaça. Pendant qu'ils fuyaient cette créature mécanique, l'adrénaline avait injecté suffisamment d'excitation dans ses veines pour l'empêcher de raisonner. Maintenant qu'elle grelottait de froid dans le noir, la perspective d'une mort lente lui apparaissait insoutenable.
- Il doit bien exister un moyen de sortir d'ici, insista-t-elle.
- Il n'y en a pas.
- Alors, qu'est-ce qu'on va faire ?
- Pour le moment, attendre...
Irène comprit qu'elle ne pouvait pas continuer à harceler Ismaël avec ses questions. Probablement plus conscient du risque, il devait être plus effrayé qu'elle. Et, à bien y réfléchir, changer de conversation ne leur ferait pas de mal.
- Il y a quelque chose..., commença-t-elle. Pendant que nous étions à Cravenmoore... Quand je suis entrée dans cette chambre, j'y ai vu quelque chose. Qui concernait Alma Maltisse...
Ismaël lui lança un coup d'œil impénétrable.
- Je crois... je crois qu'Alma Maltisse et Alexandra Jann sont la même personne. Alma Maltisse était le nom de jeune fille d'Alexandra avant son mariage avec Lazarus.
- C'est impossible. Alma Maltisse s'est noyée devant l'îlot du phare il y a des années, objecta Ismaël.
- Mais personne n'a retrouvé son corps...
- C'est impossible, insista-t-il.
- Pendant que j'étais dans cette chambre, j'ai observé son portrait et... il y avait quelqu'un couché sur le lit. Une femme.
Ismaël se frotta les yeux et tenta de mettre ses idées au clair.
- Un moment. Supposons que tu aies raison. Supposons qu'Alma Maltisse et Alexandra Jann soient la même personne. Qui est la femme que tu as vue à Cravenmoore ? Qui est la femme qui pendant toutes ces années est restée cloîtrée là, en assumant l'identité de l'épouse malade de Lazarus ?
- Je ne sais pas... Plus nous en apprenons, moins je comprends. Et il y a encore autre chose qui me préoccupe. Quelle était la signification de cette forme humaine que nous avons vue dans l'atelier des jouets ? C'était une réplique de ma mère. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Lazarus est en train de donner le visage de ma mère à un jouet qu'il a fabriqué...
Une vague glacée inonda leurs chevilles. Le niveau de la mer était monté de plusieurs centimètres depuis qu'ils étaient là. Ils échangèrent un regard angoissé. La mer rugit de nouveau et une déferlante explosa à l'entrée de la grotte. La nuit promettait d'être longue.
Minuit avait laissé sur les falaises une traînée de brouillard qui montait degré après degré depuis l'embarcadère jusqu'à la Maison du Cap. La lampe à pétrole se balançait encore, agonisante, sous le porche. À l'exception de la rumeur des vagues et du chuchotement des feuilles dans le bois, le silence était absolu. Dorian était dans son lit, tenant un petit bocal dans lequel il avait fixé une bougie allumée. Il ne voulait pas que sa mère voie la lumière, et il ne se fiait plus à sa lampe depuis ce qui s'était passé. La flamme dansait capricieusement sous son haleine comme l'esprit d'une fée de feu. Dans tous les coins se dessinaient des reflets qu'il n'aurait jamais soupçonnés. Il soupira. Cette nuit, tout l'or du monde ne parviendrait pas à lui faire fermer l'œil.
Peu après le départ de Lazarus, Simone était montée le voir dans sa chambre pour s'assurer que tout allait bien. Dorian s'était recroquevillé tout habillé sous les draps afin de lui offrir un spectacle d'anthologie, celui du doux sommeil des innocents, et sa mère s'était retirée chez elle contente et disposée à l'imiter. Il y avait déjà de cela des heures, peut-être des années, suivant les estimations du garçon. La nuit interminable lui avait donné l'occasion de constater à quel point ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon. Chaque reflet, chaque craquement, chaque ombre était une menace qui faisait repartir son cœur au galop.
Lentement, la flamme de la bougie se réduisit à la taille d'une minuscule bulle bleue, dont la pâleur peinait à s'infiltrer dans la pénombre. Il ne fallut qu'un instant à l'obscurité pour réoccuper l'espace qu'elle avait cédé à contrecœur. Dorian sentait les gouttes de cire chaude durcir dans le verre. À quelques centimètres de là, sur la table de nuit, l'ange de métal que Lazarus lui avait donné l'observait en silence. « Ça suffit comme ça », pensa Dorian, décidé à appliquer sa technique favorite pour combattre les insomnies et les cauchemars : manger.
Il écarta les draps et se leva. Il choisit de ne pas mettre de chaussures, pour éviter les cent mille grincements qui se précipitaient sous ses pieds chaque fois qu'il prétendait se déplacer en silence dans la Maison du Cap et, rassemblant tout le courage qui lui restait, il traversa la chambre sur la pointe des pieds jusqu'à la porte. Faire tourner la poignée et ne pas déclencher l'habituel concert nocturne de gonds rouillés lui prit dix longues secondes, mais ça en valait la peine. Il ouvrit lentement et examina le panorama. Le couloir se perdait dans le noir et l'ombre de l'escalier traçait une trame de clair-obscur sur le mur. Pas un grain de poussière ne bougeait dans l'air. Il se faufila prudemment jusqu'à l'escalier en passant devant la chambre d'Irène.
Sa sœur était allée se coucher des heures plus tôt en prétextant une terrible migraine, ce qui n'empêchait pas Dorian de soupçonner qu'elle était encore en train de lire, ou alors d'écrire une de ses lettres détestables à son amoureux, ce matelot avec qui elle passait dernièrement plus d'heures que n'en comptait la journée. Depuis qu'il l'avait vue accoutrée de cette robe de Simone, il savait qu'il ne pouvait plus attendre d'elle qu'une chose : des problèmes. Pendant qu'il descendait les marches à la manière d'un Indien sur le sentier de la guerre, il se jura que si, un jour, il commettait la stupidité de tomber amoureux, il saurait au moins se conduire avec dignité. Des femmes comme Greta Garbo ne se contentaient pas de niaiseries. Ni de lettres d'amour, ni de bouquets de fleurs. Il pouvait être un trouillard, mais un nigaud, jamais.
Une fois au rez-de-chaussée, il constata qu'un banc de brouillard enveloppait la maison et que sa masse vaporeuse voilait la vision de toutes les fenêtres. Le sourire qu'il avait esquissé en se moquant mentalement de sa sœur s'éclipsa. « H20 condensé, se répéta-t-il. Ce n'est que du H20 condensé. Chimie élémentaire. » Armé de cette rassurante analyse scientifique, il ignora la nappe de brume qui s'infiltrait par les jointures des fenêtres et alla à la cuisine. Une fois là, il dut reconnaître que la romance entre Irène et le capitaine Tourmente avait des aspects positifs : depuis qu'ils se fréquentaient, sa sœur n'avait plus touché à la boîte de délicieux chocolats suisses que Simone rangeait dans le deuxième tiroir du placard à provisions.
Se pourléchant comme un chat, Dorian attaqua le premier bonbon. L'exquise explosion dans sa bouche de la truffe, mélange d'amandes et de cacao, chassa tout autre sentiment. Pour lui, après la cartographie, le chocolat était probablement la plus noble invention du genre humain à ce jour. Particulièrement les truffes. « Un peuple ingénieux, les Suisses. Montres et chocolats : l'essence de la vie. » Un bruit soudain l'arracha brutalement à ces paisibles considérations théoriques. Le bruit se répéta et Dorian, paralysé, laissa échapper de ses doigts la seconde truffe. Quelqu'un frappait à la porte.
Il tenta d'avaler sa salive, mais il avait la gorge trop sèche. Deux coups précis parvinrent de nouveau à ses oreilles. Il alla dans la pièce principale, sans quitter l'entrée des yeux. Le souffle du brouillard passait sous la porte. Encore deux coups. Il hésita un instant.