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- Qui est là ? questionna-t-il d'une voix rauque.

Deux nouveaux coups furent la seule réponse qu'il obtint. Il alla à la fenêtre, mais le manteau de brume ne laissait rien voir. On n'entendait plus rien sous le porche. L'inconnu était reparti. Probablement un voyageur égaré, pensa Dorian. Il s'apprêtait à regagner la cuisine quand les deux coups retentirent de nouveau, mais cette fois sur la vitre de la fenêtre, à dix centimètres de son visage. Son cœur bondit dans sa poitrine. Il recula lentement vers le centre de la pièce et buta sur une chaise derrière lui. Instinctivement, il s'empara d'un chandelier de métal qu'il brandit.

- Va-t'en..., murmura-t-il.

Pendant une fraction de seconde, un visage se forma de l'autre côté de la vitre, dans le brouillard. Peu après, la fenêtre s'ouvrit toute grande sous l'effet d'un coup de vent. Une bouffée d'air froid le pénétra jusqu'aux os et il vit, horrifiée, une tache noire se répandre sur le sol.

Une ombre.

La forme s'arrêta devant lui et, peu à peu, elle prit du volume en s'élevant du sol, tel un pantin de ténèbres tenu par des fils invisibles. Le garçon tenta de frapper l'intrus avec le chandelier, mais le métal traversa sans résultat la masse de noirceur. Il fit un pas en arrière et l'ombre s'abattit sur lui. Deux mains de vapeur noire le prirent à la gorge, il sentit leur contact glacé sur sa peau. Les traits d'un visage se dessinèrent devant lui. Un frisson lui parcourut tout le corps. La figure de son père se matérialisa à quelques centimètres du sien.

Armand Sauvelle lui souriait. Un sourire de loup, cruel et plein de haine.

- Bonsoir, Dorian. Je suis venu chercher maman. Tu vas me conduire à elle, Dorian ?

Le bruit de cette voix lui glaça l'âme. Ce n'était pas la voix de son père. Ces lueurs, démoniaques et flamboyantes, n'étaient pas ses yeux. Et ces dents, longues et aiguisées, qui apparaissaient entre les lèvres n'étaient pas celles d'Armand Sauvelle.

- Tu n'es pas mon père...

Le sourire féroce de l'ombre s'effaça et ses traits fondirent comme de la cire sur la flamme.

Un rugissement animal, de rage et de haine, lui déchira les oreilles et une force invisible le projeta à l'autre bout de la pièce. Il alla cogner contre un fauteuil, qu'il renversa. Étourdi, il se releva laborieusement pour voir l'ombre monter l'escalier, flaque de goudron animée d'une vie propre rampant sur les marches.

- Maman ! cria Dorian en courant vers l'escalier.

L'ombre s'arrêta un instant et riva son regard sur lui. Ses lèvres d'obsidienne émirent une parole presque inaudible. Son nom.

Les vitres des fenêtres de toute la maison explosèrent en une pluie d'éclats mortels et le brouillard pénétra en rugissant dans la Maison du Cap, tandis que l'ombre continuait de monter à l'étage. Dorian se lança à la poursuite de cette forme spectrale qui flottait au-dessus du sol et avançait en direction de la chambre de Simone.

- Non ! cria le garçon. Ne touche pas à ma mère.

L'ombre sourit et, un instant plus tard, la masse de vapeur noire se transforma en un tourbillon qui se glissa par le trou de la serrure de la porte. Une seconde de silence mortel suivit sa disparition.

Dorian courut vers la porte mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, celle-ci fut arrachée de ses gonds comme par un ouragan et alla s'écraser furieusement à l'autre bout du couloir. Se jetant de côté, il parvint à l'esquiver de quelques millimètres.

Lorsqu'il se redressa, une vision de cauchemar se déploya sous ses yeux. L'ombre courait le long des murs de la chambre de Simone. La silhouette de sa mère, inconsciente dans le lit, projetait sa propre ombre sur la cloison. Dorian vit la silhouette noire glisser sur les murs et les lèvres de ce spectre caresser celles de l'ombre de sa mère. Simone s'agita violemment dans son sommeil, mystérieusement en proie à un cauchemar. Des serres invisibles l'agrippèrent et l'arrachèrent aux draps. Dorian lui barra le chemin. Encore une fois, une furie irrésistible le frappa et le jeta hors de la chambre. L'ombre, portant Simone dans ses bras, descendit l'escalier à toute allure. Dorian lutta pour ne pas perdre connaissance, se releva et la suivit jusqu'au rez-de-chaussée. Le spectre se retourna et, un instant, ils se contemplèrent fixement.

- Je sais qui tu es..., murmura Dorian.

Un nouveau visage, inconnu de lui, fit son apparition : les traits d'un homme jeune, bien fait, les yeux lumineux.

- Tu ne sais rien, dit l'ombre.

Dorian observa que le regard du spectre balayait la pièce et s'arrêtait sur l'entrée de la cave. La porte en bois massif s'ouvrit d'un coup et le garçon sentit une présence invisible le pousser sans qu'il puisse résister. Il dévala l'escalier dans le noir. La porte se referma comme une dalle de pierre scellée pour l'éternité.

Il sut qu'il n'en avait plus que pour quelques secondes avant de perdre connaissance. Il venait d'entendre l'ombre rire comme un chacal en emportant sa mère dans le brouillard vers le bois.

À mesure que la marée gagnait du terrain à l'intérieur de la grotte, Ismaël et Irène sentaient le cercle se resserrer autour d'eux en un piège mortel. Irène avait oublié le moment où l'eau les avait privés du refuge provisoire que constituait le rocher. Ils n'avaient plus de point d'appui pour leurs pieds. Ils étaient à la merci de la marée et de leur seule capacité de résistance. Le froid attaquait ses muscles en lui causant une douleur intense, la douleur de cent fils de fer s'enfonçant dans son corps. Ses mains devenaient insensibles, et la fatigue déployait des serres de plomb qui semblaient la tirer par les chevilles. Une voix intérieure lui murmurait qu'ils feraient mieux de se laisser aller au sommeil paisible qui les attendait au fond. Ismaël la soutenait pour qu'elle garde la tête hors de l'eau. Son corps tremblait entre ses bras. Combien de temps pourraient-ils encore tenir ainsi, il ne le savait pas lui-même. Combien de temps avant l'arrivée de l'aube et le retrait de la marée, encore moins.

- Ne garde pas les bras inactifs. Remue. N'arrête pas de remuer, gémit Ismaël.

Irène acquiesça, au bord de l'inconscience.

- J'ai sommeil..., murmura-t-elle, délirant presque.

- Non. Tu ne dois pas dormir maintenant.

Les yeux d'Irène étaient entrouverts, mais ils ne le voyaient pas. Ismaël leva un bras et tâta le plafond rocheux contre lequel la marée les avait poussés. Les courants internes les éloignaient de l'orifice dans la voûte et les entraînaient dans les profondeurs de la grotte, les privant de leur unique chance de s'échapper. Malgré tous ses efforts pour se maintenir sous cette issue, il lui était impossible de rester sur place et d'éviter d'être les jouets de la force irrésistible du courant qui les emportait. Il ne leur restait presque plus d'espace pour respirer. Et la marée, inexorable, continuait de monter.

Un moment, le visage d'Irène s'enfonça dans l'eau. Ismaël la rattrapa et la tira. Elle n'avait plus aucune réaction. Il avait entendu parler d'hommes plus forts et plus expérimentés qui avaient péri de cette manière, à la merci de la mer. Le froid pouvait avoir raison de n'importe qui. Le manteau mortel paralysait d'abord les muscles et brouillait le cerveau, attendant patiemment que la victime se laisse aller dans les bras de la mort.

Ismaël bouscula son amie et la força à lui faire face. Elle balbutia des mots sans suite. Sans plus réfléchir, il la gifla avec force. Elle ouvrit les yeux et laissa échapper un hurlement de panique. Durant quelques secondes, elle ne sut pas où elle était. Dans l'obscurité, baignant dans l'eau glacée et sentant des bras inconnus l'entourer, elle crut se réveiller dans le pire de ses cauchemars. Puis tout lui revint. Cravenmoore. L'ange. La grotte. Ismaël l'étreignit et elle fut incapable de retenir une plainte ; elle gémissait comme une enfant apeurée.