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- Ne me laisse pas mourir ici, murmura-t-elle.

- Tu ne vas pas mourir. Je te le jure. Je ne le permettrai pas. La marée va bientôt baisser et peut-être que la grotte ne se remplira pas entièrement. Nous devons tenir encore un peu. Juste un peu, et nous pourrons sortir.

Irène acquiesça et se serra encore plus fort contre lui. Ismaël aurait bien voulu avoir autant confiance que son amie.

Lazarus gravit lentement les marches du grand escalier de Cravenmoore. L'aura d'une présence étrangère flottait dans le halo de la lampe fixée sous la coupole. Il la percevait à l'odeur de l'air, à la manière dont les particules de poussière tissaient un réseau de taches argentées quand elles étaient prises dans la lumière. Lorsqu'il arriva au deuxième étage, son regard se posa sur la porte du bout du couloir, au-delà des voiles transparents. Elle était ouverte. Ses mains furent prises de tremblements.

- Alexandra ?

Le souffle froid du vent souleva les rideaux qui barraient la galerie plongée dans la pénombre. Un obscur pressentiment s'abattit sur lui. Lazarus ferma les yeux et porta sa main à son côté. Une douleur lancinante avait éclaté dans sa poitrine et se prolongeait jusque dans le bras doit, comme une traînée de poudre enflammée, pulvérisant cruellement ses nerfs.

- Alexandra ? gémit-il de nouveau.

Il courut à la porte de la chambre et s'arrêta sur le seuil, observant les traces de lutte, les fenêtres brisées, livrées au brouillard froid qui venait du bois. Il serra le poing jusqu'à ce que ses ongles se plantent dans la paume.

- Sois maudit...

Puis, essuyant la sueur glacée qui lui couvrait le front, il alla vers le lit et, avec une délicatesse infinie, écarta les rideaux qui pendaient du baldaquin.

- Je suis désolé, chérie..., dit-il tout en s'asseyant sur le bord du lit. Je suis désolé...

Un son étrange attira son attention. La porte de la chambre battait lentement. Il se redressa et marcha précautionneusement vers le seuil.

- Qui est là ? demanda-t-il.

Il n'obtint pas de réponse, mais la porte s'arrêta de battre. Il fit encore quelques pas vers le couloir, scrutant l'obscurité. Au moment où il perçut le sifflement au-dessus de lui, il était déjà trop tard. Un coup sec sur la nuque l'expédia au sol, à demi inconscient. Des mains le prirent par les épaules et le traînèrent dans le corridor. Ses yeux parvinrent à saisir une vision fugace : Christian, l'automate qui gardait la grande porte. Le visage se tourna vers lui. Un éclat cruel brillait dans ses yeux.

Peu après, il perdit connaissance.

Ismaël pressentit l'arrivée de l'aube avec le reflux des courants qui les avaient poussés impitoyablement vers l'intérieur de la caverne durant toute la nuit. Les mains invisibles de la mer lâchèrent lentement prise, lui permettant d'entraîner une Irène inconsciente vers la partie la plus élevée de la caverne, où le niveau des eaux leur accordait un étroit espace pour respirer. Lorsque la clarté qui se réverbérait sur le fond de sable dessina un sentier de pâle lumière vers la sortie de la grotte et que la marée battit en retraite, il laissa échapper un cri de joie que personne, pas même son amie, n'entendit. Le garçon savait qu'une fois que le niveau de l'eau aurait commencé à descendre, la grotte elle-même leur montrerait le chemin vers la lagune et l'air libre.

Cela faisait peut-être plus de deux heures qu'Irène ne gardait la tête hors de l'eau que grâce au soutien d'Ismaël. Elle arrivait à peine à rester éveillée. Son corps ne tremblait plus ; il se laissait simplement bercer par le courant comme un objet inanimé. Pendant qu'il attendait patiemment que la marée leur libère le passage, Ismaël comprit que, s'il n'avait pas été là, elle serait morte depuis des heures.

Tout en la soutenant à la surface et en murmurant des mots d'encouragement qu'elle ne pouvait pas comprendre, le garçon se rappela les histoires qu'on racontait sur des rencontres avec la mort et sur ce qui se passait quand quelqu'un sauvait la vie d'un de ses semblables : leurs âmes restaient éternellement unies par un lien invisible.

Peu à peu, le courant s'inversa définitivement, et il réussit à traîner Irène jusqu'à la lagune. Le lever du jour dessinait une ligne ambrée sur l'horizon. Il la conduisit jusqu'à la rive. Lorsque la jeune fille ouvrit les yeux, hébétée, elle découvrit le visage souriant d'Ismaël au-dessus du sien.

- Nous sommes vivants, murmura-t-il.

Irène laissa retomber ses paupières, épuisée.

Ismaël leva les yeux une dernière fois et contempla la lumière de l'aube sur le bois et les falaises. Jamais, de toute sa vie, il n'avait assisté à plus merveilleux spectacle. Puis, lentement, il s'étendit près d'Irène sur le sable blanc et se laissa aller à sa fatigue. Rien n'aurait pu les réveiller de ce sommeil. Rien.

11

Le visage sous le masque

La première chose que vit Irène à son réveil fut deux yeux noirs impénétrables qui l'observaient patiemment. Elle eut un sursaut et la mouette, effrayée, s'envola. Elle avait les lèvres desséchées et douloureuses, des tiraillements de la peau qui la brûlaient et des écorchures sur tout le corps. Ses muscles lui semblaient transformés en chiffons et son cerveau en gélatine. Elle fut prise de nausées qui montaient de l'estomac jusqu'à la tête. En essayant de se lever, elle comprit que ce feu inconnu qui attaquait sa peau comme un acide était le soleil. Un goût amer affleura sur ses lèvres. La vision irréelle de ce qui était apparemment une petite crique dans les rochers tournait autour d'elle comme un manège de chevaux de bois. Jamais elle ne s'était sentie aussi mal.

Elle s'allongea de nouveau et s'aperçut de la présence d'Ismaël à son côté. N'eût été sa respiration entrecoupée, elle aurait juré qu'il était mort. Elle se frotta les yeux et posa une main couverte de plaies sur le cou de son ami. L'artère battait. Elle caressa son visage et, peu après, le garçon ouvrit les yeux. Un instant, le soleil l'aveugla.

- Tu es affreuse, murmura-t-il avec un sourire laborieux.

- Tu ne t'es pas regardé.

Comme deux naufragés jetés sur la plage par la tempête, ils se levèrent en titubant et cherchèrent la protection de l'ombre sous un tronc tombé entre les falaises. La mouette qui avait veillé sur leur sommeil revint se poser sur le sable, sa curiosité étant la plus forte.

- Quelle heure peut-il être ? demanda Irène en combattant le martèlement qui lui comprimait les tempes à chaque mot.

Ismaël lui mit sa montre sous les yeux. Le cadran était rempli d'eau et la trotteuse, détachée, évoquait une anguille conservée dans un bocal. Le garçon, les mains en visière, observa le soleil.

- Plus de midi passé.

- Combien de temps avons-nous dormi ?

- Pas assez. Je pourrais dormir une semaine entière.

- Nous n'avons pas le temps de dormir maintenant, le pressa Irène.

Il acquiesça et étudia les falaises, en quête d'une issue praticable.

- Ça ne va pas être facile. Je sais seulement arriver à la lagune par la mer..., commença-t-il.

- Qu'est-ce qu'il y a derrière les falaises ?

- Le bois que nous avons traversé cette nuit.

- Alors, qu'est-ce qu'on attend ?

Ismaël examina encore les falaises. Une forêt d'arêtes rocheuses s'élevait devant eux. Les escalader allait prendre du temps, pour ne pas parler de l'éventualité de défier la loi de la gravité et de se briser le crâne. L'image d'un œuf s'écrasant au sol se dessina dans sa tête. « Une fin idéale », pensa-t-il.

- Tu sais grimper ? questionna-t-il.