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Irène haussa les épaules. Il observa ses pieds nus couverts de sable. Des bras et des jambes à la peau blanche sans aucune protection.

- Je faisais de la gymnastique à l'école et j'étais une des meilleures pour grimper à la corde, dit-elle. Je suppose que c'est pareil.

Ismaël soupira. Leurs problèmes n'étaient pas terminés.

Pendant quelques secondes, Simone Sauvelle eut de nouveau huit ans. Elle revit les lumières couleur de cuivre et d'argent qui traçaient de capricieuses aquarelles de fumée. L'odeur intense de cire brûlée, les voix chuchotant dans la pénombre et la danse invisible de centaines de cierges de ce palais de mystères et d'enchantements qui avait ensorcelé sa mémoire d'enfant : la cathédrale Saint-Étienne. Le charme, néanmoins, n'alla pas plus loin que ces quelques secondes.

Peu après, à mesure que ses yeux fatigués parcouraient les ténèbres qui l'enveloppaient, Simone comprit que ces lumières ne provenaient d'aucune église, que les taches de lumière qui dansaient sur les murs étaient de vieilles photographies et que ces voix, ces chuchotements lointains, n'existaient que dans son esprit. Elle sut instinctivement qu'elle n'était pas dans la Maison du Cap ni nulle part dont elle puisse avoir le souvenir. Sa mémoire lui restitua un écho confus des dernières heures. Elle se rappelait avoir parlé avec Lazarus sous le porche. Elle se rappelait s'être préparé un verre de lait chaud avant d'aller se coucher, et elle se rappelait aussi les derniers mots qu'elle avait lus dans le livre qui reposait sur sa table de chevet.

Elle se rappela vaguement qu'après avoir éteint elle avait rêvé de cris d'un enfant et qu'elle avait eu la sensation absurde de se réveiller en pleine nuit pour voir des ombres défiler dans l'obscurité. Au-delà, sa mémoire se perdait comme les contours d'un dessin inachevé. Ses mains rencontrèrent un tissu de coton et elle se rendit compte ainsi qu'elle portait toujours sa chemise de nuit. Elle se leva lentement et s'approcha du mur qui reflétait la lumière de dizaines de bougies blanches, disposées avec soin sur les branches de chandeliers sillonnées de larmes de cire.

Les flammes chuchotaient à l'unisson : c'était ce bruissement qui composait les voix qu'elle avait cru entendre. La lumière dorée de toutes ces mèches qui brûlaient dilatait ses pupilles, et une étrange lucidité se fit dans son esprit. Les souvenirs revinrent un à un, comme les premières gouttes d'une pluie à l'aube. Avec eux, arriva le premier accès de panique.

Elle se souvint du contact glacé de mains invisibles l'entraînant dans les ténèbres. Elle se souvint d'une voix qui murmurait à son oreille pendant que chaque muscle de son corps restait tétanisé, incapable de réagir. Elle se souvint d'une forme d'ombre qui l'emmenait à travers le bois. Elle se rappela que cette ombre spectrale avait chuchoté son nom et qu'elle, Simone, paralysée par la terreur, avait compris que rien de tout cela n'était un cauchemar. Elle ferma les yeux et porta les mains à sa bouche en étouffant un cri.

Sa première pensée fut pour ses enfants. Qu'était-il arrivé à Irène et à Dorian ? Étaient-ils toujours à la maison ? Cette apparition indescriptible s'était-elle attaquée à eux ? Chacune de ses interrogations déchirantes marquait son âme au fer rouge. Elle courut à la porte et la secoua en vain, criant et hurlant jusqu'à ce que la fatigue et le désespoir eussent raison d'elle. Peu à peu, une froide sérénité la ramena à la réalité.

Elle était prisonnière. Celui qui l'avait enlevée en pleine nuit l'avait enfermée dans ce lieu et avait probablement aussi capturé ses enfants. Elle devait chasser pour l'instant de son esprit la pensée qu'il avait pu leur faire du mal ou même les blesser : si elle espérait pouvoir faire quelque chose pour eux, il lui fallait éviter tout nouvel accès de panique et garder le contrôle total de son esprit. Elle serra les poings avec force en se répétant ces mots. Elle respira profondément, yeux fermés, attendant que son cœur retrouve son rythme normal.

Peu après, elle rouvrit les yeux et observa longuement la chambre. Plus elle arriverait à comprendre ce qui lui arrivait, mieux elle saurait sortir de là et porter secours à Irène et à Dorian.

Le mobilier, petit et austère, attira tout de suite son attention. Des meubles d'enfant, simples, presque pauvres. C'était la chambre d'un enfant, mais son instinct lui disait que cela faisait très longtemps qu'elle n'avait pas été occupée. La présence qui imprégnait ce lieu, palpable, évoquait la vieillesse, la décrépitude.

Elle s'approcha du lit et s'assit dessus pour mieux examiner l'espace autour d'elle. On ne sentait aucune innocence dans cette pièce. Elle évoquait l'obscurité. La méchanceté.

Le lent poison de la peur commença de se glisser dans ses veines, mais elle ignora les signaux d'alerte et, saisissant un chandelier, elle se dirigea vers le mur. Une quantité infinie d'articles de presse découpés et de photographies le couvrait, se perdant dans la pénombre. Simone remarqua le soin remarquable avec lequel ces images avaient été collées au mur. Un sinistre musée de souvenirs se déployait sous ses yeux, et chaque article proclamait silencieusement que leur réunion dans ce lieu avait un sens. Une voix tentait de se faire entendre du fond du passé. Simone approcha la bougie tout près du mur et se laissa submerger par le flot des photographies et des gravures, des mots et des dessins.

Son regard saisit au vol, sur des dizaines d'articles, un nom familier. Daniel Hoffmann. Un éclair jaillit dans sa mémoire. Le mystérieux personnage de Berlin dont, selon les instructions reçues, elle devait mettre le courrier à part. L'étrange individu dont les lettres, comme elle en avait été accidentellement témoin, finissaient dans le feu. Pourtant, il y avait dans tout cela quelque chose qui ne collait pas. L'homme dont il était question dans ces articles n'habitait pas Berlin et, à en juger par la date des journaux, il devait avoir atteint aujourd'hui un âge trop avancé pour être crédible.

Troublée, elle se plongea dans la lecture des textes.

L'Hoffmann des articles était un homme phénoménalement riche. Quelques centimètres plus loin, la première page du Figaro annonçait un incendie dans sa fabrique de jouets. Hoffmann était mort dans cette tragédie. On voyait les flammes consumer le bâtiment et une foule se presser, subjuguée par le spectacle infernal. Dans cette foule, un enfant aux yeux apeurés regardait l'objectif, l'air égaré.

On retrouvait le même regard sur une autre coupure de presse. Cette fois, l'article rapportait la ténébreuse histoire d'un petit garçon qui était resté sept jours enfermé dans une cave, abandonné dans le noir. Des agents de police l'avaient retrouvé après avoir découvert sa mère morte dans son logement. Le visage de l'enfant, qui devait avoir à peine sept ou huit ans, était un miroir sans fond.

Un violent frisson lui tenailla le corps, pendant que les pièces de ce sinistre puzzle commençaient à s'assembler dans sa tête. Mais ça ne s'arrêtait pas là, et la fascination exercée par ces images était irrésistible. Les articles progressaient dans le temps. Beaucoup parlaient de personnes disparues, de gens dont Simone n'avait jamais entendu le nom. Parmi eux, se détachait une jeune fille d'une beauté éblouissante. Alexandra Alma Maltisse, héritière d'un empire de maîtres de forges de Lyon, qu'un magazine de Marseille présentait comme la fiancée d'un jeune et talentueux ingénieur et inventeur de jouets, Lazarus Jann. Près de cet article, une série de coupures montrait le couple en train de distribuer des jouets dans un orphelinat de Montparnasse. Tous deux rayonnaient de bonheur et de lumière. « C'est ma ferme intention que tous les enfants de ce pays, quelle que soit leur situation, puissent posséder un jouet », déclarait l'inventeur sur la légende de la photo.

Plus loin, un autre journal annonçait le mariage de Lazarus Jann et d'Alma Maltisse. La photographie officielle des fiançailles était prise au bas des marches de Cravenmoore.