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Un Lazarus débordant de jeunesse enlaçait sa future épouse. Pas un nuage ne planait au-dessus de cette image de rêve. Le jeune chef d'entreprise Lazarus Jann avait acquis la somptueuse maison dans l'intention d'y installer leur foyer. Diverses images de Cravenmoore illustraient l'article.

La succession des photos et des articles n'en finissait pas d'augmenter cette galerie de personnages et d'événements du passé. Simone s'arrêta et revint en arrière. Le visage de l'enfant, perdu et accablé, ne la quittait pas. Elle fixa intensément ce regard désolé et, lentement, elle reconnut le regard qui lui avait inspiré espoir et amitié. Ce n'était pas celui de ce Jean Neville dont lui avait parlé Lazarus. C'était un regard bien connu d'elle, douloureusement connu. Celui de Lazarus Jann.

Un nuage noir enserra son cœur comme un voile. Elle respira profondément et ferma les yeux. Pour une raison inconnue, avant même que la voix ne se soit fait entendre derrière elle, Simone sut qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la chambre.

Ismaël et Irène atteignirent le faîte des falaises peu avant quatre heures de l'après-midi. Les nombreux bleus et entailles dont les rochers avaient cruellement marqué leurs bras et leurs jambes témoignaient de la difficulté de l'ascension. C'était le prix qu'ils avaient dû payer pour emprunter le sentier interdit. Ismaël avait certes imaginé une ascension pénible, mais la réalité s'était révélée pire et encore plus périlleuse. Irène, sans jamais renâcler ni desserrer les lèvres pour se plaindre des écorchures qui lui arrachaient la peau, avait fait preuve d'un courage qu'il n'avait encore jamais vu chez personne.

La jeune fille avait grimpé et s'était aventurée le long d'arêtes où nul autre, jugeait-il avec bon sens, n'aurait osé se risquer. Quand, finalement, ils arrivèrent à la lisière du bois, Ismaël se borna à la serrer silencieusement dans ses bras. Toute l'eau de l'océan ne pourrait éteindre la force qui brûlait à l'intérieur de cette jeune fille.

- Fatiguée ?

À bout de souffle, Irène fit non de la tête.

- On ne t'a jamais dit que tu es la personne la plus obstinée de toute la planète ?

Un demi-sourire apparut sur les lèvres de la jeune fille.

- Attends de connaître ma mère.

Avant qu'il ait pu répliquer, elle lui prit la main et l'entraîna vers le bois. Derrière eux, au bas de l'abîme, on distinguait la lagune.

Si quelqu'un avait dit à Ismaël qu'il escaladerait un jour ces falaises infernales, il ne l'aurait pas cru. Mais, s'agissant d'Irène, il était prêt à croire n'importe quoi.

Simone se retourna lentement vers l'obscurité. Elle sentait la présence de l'intrus ; elle entendait sa respiration régulière. Mais elle ne le voyait pas. La clarté des bougies se fondait en un halo impénétrable au-delà duquel la chambre devenait une vaste scène sans fond. Elle scruta la pénombre qui masquait le visiteur. Elle était habitée d'une étrange sérénité qui lui donnait une lucidité de jugement surprenante. Ses sens recueillaient chaque minuscule détail de ce qui l'entourait avec une précision terrifiante. Son esprit enregistrait chaque vibration de l'air, chaque son, chaque reflet. Retranchée de la sorte dans ce calme étonnant, elle garda le silence en faisant face aux ténèbres, dans l'attente que le visiteur se fasse connaître.

- Je ne pensais pas vous trouver ici, dit finalement la voix dans l'ombre, une voix faible, lointaine. Vous avez peur ?

Simone fit non de la tête.

- Bien. Vous ne devez pas. Vous n'avez aucune raison d'avoir peur.

- Vous allez continuer longtemps à vous cacher, Lazaras ?

Un long silence suivit sa question. La respiration de Lazaras se fit plus audible.

- Je préfère rester où je suis, dit-il finalement.

- Pourquoi ?

Quelque chose brilla dans la pénombre. Un éclat furtif, presque imperceptible.

- Pourquoi ne vous asseyez-vous pas, madame Sauvelle ?

- Je préfère rester debout.

- Comme vous voudrez.

L'homme fit une nouvelle pause.

- Vous devez probablement vous demander ce qui s'est passé.

- Entre autres, trancha Simone, l'indignation perçant dans sa voix.

- Le plus simple est peut-être que vous me posiez des questions et que je tente d'y répondre.

Simone laissa échapper un soupir de colère.

- Ma première et dernière question est : où est la sortie ?

- Je crains que ce ne soit pas possible. Pas encore.

- Pourquoi ?

- Est-ce une autre de vos questions ?

- Où suis-je ?

- À Cravenmoore.

- Comment suis-je arrivée ici et pourquoi ?

- Quelqu'un vous y a amenée...

- Vous ?

- Non.

- Qui, alors ?

- Quelqu'un que vous ne connaissez pas... Pas encore.

- Où sont mes enfants ?

- Je ne sais pas.

Simone avança vers l'obscurité, le visage rouge de colère.

- Soyez maudit !...

Elle fit quelques pas vers l'endroit d'où venait la voix. Peu à peu, ses yeux perçurent une silhouette dans un fauteuil. Lazarus. Mais il y avait quelque chose d'étrange sur sa figure. Elle s'arrêta.

- C'est un masque, dit Lazarus.

- Pour quelle raison ? demanda Simone, sentant sa sérénité s'évanouir à une vitesse vertigineuse.

- Les masques révèlent le véritable visage des personnes...

Simone lutta pour ne pas perdre son calme. S'abandonner à la colère ne la conduirait à rien.

- Où sont mes enfants ? Je vous en prie...

- Je vous l'ai dit, madame Sauvelle. Je ne le sais pas.

- Qu'allez-vous faire de moi ?

Lazarus déplia une main, revêtue d'un gant satiné. La surface du masque brilla de nouveau. C'était l'éclat qu'elle avait aperçu un moment plus tôt.

- Je ne vous ferai pas de mal, Simone. Vous ne devez pas avoir peur de moi. Il faut me faire confiance.

- Une demande quelque peu hors de propos, vous ne croyez pas ?

- Pour votre propre bien. J'essaye de vous protéger.

- De qui ?

- Asseyez-vous, s'il vous plaît.

- Mais enfin, que se passe-t-il ici ? Pourquoi ne me dites-vous pas ce qui se passe ?

Simone sentit que sa voix se réduisait à un filet fragile, infantile. Elle y reconnut un début d'hystérie et respira profondément. Elle recula de quelques pas et s'assit sur une des chaises qui entouraient une table basse.

- Merci, murmura Lazarus.

Elle laissa échapper silencieusement une larme.

- Avant tout, je tiens à ce que vous sachiez que je regrette de tout mon cœur que vous soyez embarquée dans tout cela. Jamais je n'ai pensé qu'un tel moment se produirait, déclara le fabricant de jouets.

- Il n'a jamais existé d'enfant du nom de Jean Neville, n'est-ce pas ? Cet enfant, c'était vous. L'histoire que vous m'avez racontée n'est qu'à demi vraie : c'est votre propre histoire.

- Je vois que vous avez eu le temps de lire ma collection d'articles. Ce qui vous a probablement conduite à formuler quelques hypothèses intéressantes, mais erronées.

- L'unique idée que je me suis formulée, monsieur Jann, est que vous êtes un malade qui a besoin d'être soigné. Je ne sais pas comment vous avez réussi à m'amener jusqu'ici, mais je vous assure que dès que je sortirai de ce lieu, ma première visite sera pour la gendarmerie. L'enlèvement est un délit...

Ses paroles lui parurent aussi ridicules que vaines.

- Dois-je en déduire que vous avez l'intention de renoncer à votre emploi, madame Sauvelle ?

Cette pointe d'ironie insolite déclencha un signal d'alarme dans l'esprit de Simone. Ce commentaire ne s'accordait pas avec le Lazarus qu'elle connaissait. Encore que, s'il y avait quelque chose de clair dans tout cela, c'était bien qu'elle ne le connaissait pas le moins du monde.