» Le jour de mes vingt et un ans, j'ai reçu une lettre. Le tampon datait de huit ans et émanait de la poste de Montparnasse. Dans cette lettre, mon ancien ami m'annonçait que l'étude de Me Gilbert Travant, notaire à Fontainebleau, avait en sa possession des actes concernant une résidence sur la côte normande qui deviendrait légalement ma propriété quand j'atteindrais la majorité. La lettre, rédigée sur un parchemin, était signée d'un "D".
» Je mis plusieurs années à prendre possession de Cravenmoore. J'étais déjà alors un ingénieur plein de promesses. Mes dessins de jouets surpassaient tout ce qu'on avait connu jusque-là. Très vite, j'ai compris que le moment était venu de fonder ma propre fabrique. À Cravenmoore. Tout s'était passé exactement comme Daniel Hoffman me l'avait annoncé. Tout, jusqu'à ce que survienne l'accident. Il a eu lieu devant le Mont-Saint-Michel, un 13 février. Elle s'appelait Alexandra Alma Maltisse, et elle était la plus belle créature que j'avais jamais vue.
» Pendant toutes ces années, j'avais conservé le flacon que Daniel Hoffmann m'avait remis dans la cave de la rue des Gobelins. Son contact restait aussi froid qu'au premier jour. Six mois plus tard, je trahissais mon serment et je donnais mon cœur à cette jeune fille. Je l'ai épousée. Le plus beau jour de ma vie. La nuit précédant le mariage, qui devait être célébré à Cravenmoore, j'ai pris le flacon qui contenait mon ombre et je me suis dirigé vers les falaises du cap. De là, vouant pour toujours mon ombre à l'oubli, j'ai jeté le flacon dans la houle noire...
» De ce fait, je brisais mon serment...
Le soleil au-dessus de la baie avait déjà commencé à décliner quand Ismaël et Irène aperçurent entre les arbres l'arrière de la Maison du Cap. L'épuisement qui les avait accablés semblait s'être retiré discrètement à quelques pas de là, dans l'attente du moment opportun pour revenir. Ismaël avait entendu parler de ce phénomène, une sorte de répit que connaissaient certains athlètes au moment où ils pensaient avoir dépassé les limites de la fatigue. Au-delà de ce point, le corps continuait à fonctionner sans trahir de nouveaux signes de faiblesse. Jusqu'à ce que la machine s'arrête pour de bon, bien entendu. Quand l'effort était terminé, la chute intervenait brutalement. En somme, c'était comme un prêt accordé aux muscles.
- À quoi penses-tu ? demanda Irène en remarquant le visage méditatif du garçon.
- Je pense que j'ai faim.
- Moi aussi. C'est bizarre, non ?
- Au contraire. Rien de tel qu'une bonne trouille pour vous ouvrir l'appétit..., se permit de plaisanter Ismaël.
La Maison du Cap baignait dans le calme et l'on ne voyait aucun signe d'une quelconque présence. Deux rangées de vêtements suspendus aux cordes à linge flottaient au vent. Du coin de l'œil, Ismaël capta une brève vision de ce qui était de toute évidence les dessous d'Irène. Son esprit s'égara quelques instants à imaginer son amie en petite tenue.
- Tu vas bien ? demanda-t-elle.
Il avala sa salive, mais acquiesça.
- Fatigué et affamé, c'est tout.
Irène lui adressa un sourire énigmatique. Pendant une seconde, il considéra la possibilité que toutes les femmes soient capables de lire secrètement dans les pensées. Mieux valait ne pas se perdre dans de telles réflexions avec le ventre vide.
Irène voulut ouvrir la porte de derrière, mais, apparemment, quelqu'un l'avait fermée à clef de l'intérieur. Son sourire se mua en expression d'étonne-ment.
- Maman ? Dorian ? appela-t-elle en reculant de plusieurs pas et en examinant les fenêtres de l'étage.
- Essayons devant, dit Ismaël.
Ils contournèrent la maison jusqu'au porche. Un tapis de verre brisé crissa sous leurs pieds. Ils s'arrêtèrent devant la porte défoncée et les vitres cassées. Au premier regard, on avait l'impression qu'une explosion de gaz avait arraché la porte de ses gonds en même temps qu'elle avait soufflé une tempête de verre à l'extérieur. Irène tenta de réfréner la vague glacée qui montait de son ventre. En vain. Elle adressa un regard terrifié à Ismaël et se disposa à entrer. Il la retint silencieusement.
- Madame Sauvelle ? appela-t-il du porche.
Le son de sa voix se perdit dans le fond de la maison. Il entra précautionneusement et examina le panorama. Irène le suivit.
Le mot pour décrire l'état de la maison, à supposer que ce mot existe, était dévastation. Ismaël n'avait jamais vu les effets d'une tornade, mais il imagina qu'ils devaient ressembler à ça.
- Mon Dieu...
- Attention au verre, l'avertit le garçon.
- Maman !
Le cri se répercuta dans la maison, comme un esprit errant de chambre en chambre. Ismaël, sans lâcher une seconde Irène, alla au pied de l'escalier et jeta un coup d'œil à l'étage.
- Montons, dit-elle.
Ils gravirent lentement l'escalier, étudiant les traces qu'une force invisible avait laissées tout autour. Irène fut la première avoir que la chambre de Simone n'avait plus de porte.
- Non !..., murmura-t-elle.
Ismaël se précipita sur le seuil de la pièce et examina celle-ci. Rien. Ils parcoururent une à une les chambres de l'étage. Vides.
- Où sont-ils ? demanda la jeune fille d'une voix tremblante.
- Il n'y a personne ici. Redescendons.
Apparemment, ce qui s'était passé là, lutte ou autre chose, avait été violent Le garçon se retint de formuler des observations, mais un sombre pressentiment concernant le sort de la famille d'Irène lui traversa l'esprit. Irène, encore sous le choc, pleurait en silence au bas de l'escalier. « Ce n'est qu'une question de minutes, pensa Ismaël, avant que l'hystérie se déclenche. » Il fallait inventer quelque chose, et vite, avant que cela n'arrive. Une douzaine de possibilités défilaient dans sa tête, quand ils entendirent pour la première fois les coups. Un silence de mort les suivit
En larmes, Irène leva les yeux en quête d'une confirmation d'Ismaël. Il acquiesça en levant un doigt pour lui signifier de ne pas parler. Les coups se répétèrent, secs et métalliques, voyageant à travers les murs. L'esprit d'Ismaël mit quelques secondes à discerner la nature de ces sons sourds et étouffés. Quelque chose ou quelqu'un cognait sur un morceau de métal quelque part dans la maison. Le bruit se répéta mécaniquement. Ismaël sentit la vibration se propager sous ses pieds et son regard s'arrêta sur une porte fermée dans le couloir qui menait à la cuisine.
- Où conduit cette porte ?
- À la cave...
Il s'approcha de la porte et colla son oreille au bois. Les coups se répétèrent pour la énième fois. Il essaya d'ouvrir, mais la poignée avait été arrachée.
- Est-ce qu'il y a quelqu'un là-dedans ? cria-t-il.
Le bruit de pas qui montaient l'escalier arriva à ses oreilles.
- Fais attention, dit Irène.
Il s'écarta. Un instant, l'image de l'ange jaillissant de la cave envahit son esprit. Une voix rauque se fit entendre de l'autre côté, distante. Irène se redressa d'un bond et courut à la porte.
- Dorian ?
La voix balbutia quelque chose.
Irène regarda Ismaël et confirma :
- C'est mon frère...
Ismaël constata qu'enfoncer une porte ou, dans le cas présent, la démolir, était une besogne passablement plus ardue que les feuilletons de la radio ne le laissaient entendre. Ils s'acharnèrent une bonne dizaine de minutes à l'aide d'une barre de fer trouvée dans un placard de la cuisine avant que la porte capitule. Ismaël, ruisselant de sueur, recula de quelques pas et Irène donna le coup de grâce. La serrure, réduite à un amas d'éclats de bois entourant le mécanisme rouillé et fermé à double tour, tomba par terre. Aux yeux du garçon, elle ressemblait à un hérisson.