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Une seconde plus tard, un gamin hagard émergea de l'obscurité. Un masque de terreur était plaqué sur son visage et ses mains tremblaient. Dorian se jeta dans les bras de sa sœur comme un animal apeuré. Irène jeta un coup d'œil à Ismaël. Ils ne savaient pas encore ce que le garçon avait vécu, mais il était clair que cela l'avait profondément marqué. Irène s'agenouilla devant lui et nettoya son visage barbouillé de saleté et de larmes séchées.

- Ça va, Dorian ? lui demanda-t-elle en gardant son calme et en palpant son corps pour voir s'il était blessé.

Dorian fit oui à plusieurs reprises.

- Où est maman ?

Il leva les yeux. Ceux-ci débordaient de peur.

- Dorian, c'est important. Où est maman ?

Il balbutia :

- Elle l'a enlevée...

Ismaël se demanda combien de temps il était resté enfermé en bas, dans le noir.

- Elle l'a enlevée, répéta Dorian, comme s'il était sous les effets de l'hypnose.

- Qui l'a enlevée, Dorian ? demanda Irène, toujours froide et calme. Qui a enlevé maman ?

Dorian les dévisagea tous les deux et sourit faiblement, comme s'il trouvait leur question absurde.

- L'ombre... L'ombre l'a enlevée.

Les regards d'Ismaël et d'Irène se croisèrent.

La jeune fille respira profondément et posa les mains sur les bras de son frère.

- Dorian je vais te demander de faire quelque chose de très important. Tu me comprends ?

Il fit signe que oui.

- J'ai besoin que tu coures à la gendarmerie du village et que tu dises à l'adjudant-chef qu'un accident terrible s'est produit à Cravenmoore. Que maman est là-bas, blessée. Qu'ils viennent le plus tôt possible. Tu m'as comprise ?

Dorian l'observa, perdu.

- Ne parle pas de l'ombre. Répète seulement ce que je viens de te dire. C'est très important... Sinon, personne ne te croira. Parle seulement d'un accident.

D'un geste, Ismaël confirma.

- J'ai besoin que tu fasses ça pour moi, et pour maman. Tu pourras ?

Dorian dévisagea Ismaël, puis sa sœur.

- Maman a eu un accident et elle est blessée à Cravenmoore. Il faut envoyer d'urgence des secours, répéta-t-il mécaniquement. Mais elle va bien... non ?

Irène lui sourit et le serra dans ses bras.

- Je t'aime, murmura-t-elle.

Dorian embrassa sa sœur sur la joue et, après avoir salué Ismaël en camarade, il s'élança vers sa bicyclette. Il la trouva près de la rampe du porche. Le cadeau de Lazarus n'était plus qu'un enchevêtrement de tubes tordus. Il contempla les restes de son engin pendant qu'Ismaël et Irène sortaient de la maison et faisaient, à leur tour, la macabre découverte.

- Qui est capable d'une chose pareille ? demanda Dorian.

- Il vaut mieux te dépêcher, Dorian, le coupa Irène.

Il acquiesça et partit en courant. Dès qu'il eut disparu, Irène et Ismaël franchirent le porche. Le soleil se couchait sur la baie, traçant un globe de ténèbres qui saignait entre les nuages et teintait la mer d'écarlate. Ils se regardèrent et, sans avoir besoin de parler, comprirent ce qui les attendait au cœur de l'obscurité, au-delà du bois.

12

Doppelgänger

Jamais il n'y a eu, et jamais il n'y aura plus belle fiancée au pied d'un autel, dit le masque. Jamais.

Simone entendait la plainte silencieuse des bougies qui brûlaient dans la pénombre et, au-delà des murs, le murmure du vent griffant la forêt de gargouilles qui couronnait Cravenmoore. La voix de la nuit.

- La lumière qu'Alexandra a apportée dans ma vie a effacé tous les souvenirs et les misères qui avaient peuplé ma mémoire depuis mon enfance. Aujourd'hui encore, je pense que peu de mortels parviennent à un tel havre de bonheur et de paix. D'une certaine manière, j'avais cessé d'être l'enfant du quartier le plus misérable de Paris. J'avais oublié les longs enfermements dans l'obscurité. J'avais laissé derrière moi pour toujours cette cave noire où je croyais sans cesse entendre des voix, parmi lesquelles celle de mes remords qui me rappelait l'existence de cette ombre à qui la maladie de ma mère avait ouvert la porte de l'enfer. J'ai oublié ce cauchemar qui me poursuivait depuis des années... Il me montrait un escalier qui descendait dans les profondeurs de notre immeuble de la rue des Gobelins vers les cavernes du Styx. Tout cela était désormais derrière moi. Et savez-vous pourquoi ? Parce que Alexandra Alma Maltisse, le véritable ange de ma vie, m'a appris que, contrairement à ce que ma mère m'avait répété dès que j'avais été en âge de comprendre, je n'étais pas mauvais. Vous saisissez, Simone ? Je n'étais pas mauvais. J'étais comme les autres, comme tous les autres. J'étais innocent.

La voix de Lazarus s'arrêta un instant. Simone imagina des larmes glissant en silence derrière le masque.

- Ensemble, nous avons exploré Cravenmoore. Beaucoup de gens pensent que tous les prodiges que contient cette maison sont ma création. Ce n'est pas exact. À peine une petite partie est sortie de mes mains. Le reste, des galeries et des galeries de merveilles que moi-même je ne comprends pas toujours, était là quand j'y suis entré pour la première fois. Depuis combien de temps se trouvaient-elles dans cette maison, je ne le saurai jamais. Il y a eu une époque où je pensais que d'autres l'avaient occupée avant moi. Parfois, quand je me prends à tendre l'oreille dans le silence de la nuit, je crois entendre l'écho d'autres voix, d'autres pas, qui peuplent les couloirs de cette demeure. Il m'arrive de penser que le temps s'est arrêté dans chaque pièce, dans chaque corridor vide, et que toutes les créatures qui habitent ces lieux ont été un jour faites de chair et d'os. Comme moi.

» J'ai cessé de m'inquiéter de ces mystères depuis longtemps, surtout après avoir constaté qu'après des mois à Cravenmoore je découvrais encore des pièces où je n'étais jamais allé, de nouveaux passages qui menaient à des ailes inconnues... Je crois que certains lieux, des demeures millénaires que l'on peut dénombrer sur les doigts d'une main, sont beaucoup plus que de simples constructions : ils sont vivants. Ils possèdent leur propre âme et leur propre mode de communication avec nous. Cravenmoore en fait partie. Personne ne sait quand il a été construit. Ni par qui, ni pour quoi. Mais quand cette maison me parle, je l'écoute...

» Avant l'été 1916, et au faîte de notre bonheur, quelque chose est survenu. En réalité, tout avait commencé un an plus tôt sans que j'en aie eu connaissance. Le lendemain de notre mariage, Alexandra s'était levée à l'aube et s'était rendue dans le grand salon ovale pour examiner les centaines de cadeaux que nous avions reçus. Son attention avait été attirée par une petite boîte ouvragée. Un bijou. Alexandra, captivée, l'avait ouverte. Elle contenait un billet et un flacon de cristal. Le billet, qui lui était adressé, lui disait qu'il s'agissait d'un cadeau très particulier. Une surprise. Il expliquait que le flacon contenait mon parfum préféré, celui qu'employait ma mère, et qu'elle devait le conserver jusqu'au jour de notre premier anniversaire de mariage avant de s'en servir. Mais cela devait rester un secret entre elle et le signataire, un vieil ami de mon enfance. Daniel Hoffmann...

» Suivant fidèlement les instructions, avec la conviction de me rendre ainsi heureux, Alexandra avait gardé le flacon pendant douze mois. Le jour venu, elle l'a sorti de sa boîte et l'a ouvert. Inutile d'ajouter qu'il ne contenait aucun parfum. C'était celui que j'avais jeté à la mer la veille de notre mariage. Dès l'instant où Alexandra l'a débouché, notre vie s'est transformée en cauchemar...