» C'est à cette époque que j'ai commencé à recevoir du courrier de Daniel Hoffmann. Cette fois, il était daté de Berlin où, m'expliquait-il, il avait devant lui un immense travail qui, un jour, changerait la face du monde. Des millions d'enfants qui formeraient la plus grande armée qu'ait connue l'Histoire. Jusqu'à maintenant, je n'ai toujours pas compris ce qu'il entendait par là...
» Dans un de ses premiers envois, il m'a fait cadeau d'un livre, un volume relié en cuir qui paraissait vieux comme le monde. Il n'y avait qu'un mot sur la couverture : Doppelgänger. Avez-vous déjà entendu parler du Doppelgänger, chère amie ? Non, évidemment. Les légendes et les vieux trucs de magie n'intéressent plus personne. C'est un terme d'origine germanique : il désigne l'ombre qui se détache de son maître et se retourne contre lui. Mais cela, bien entendu, n'est qu'un début. Il en fut ainsi pour moi. Pour votre information, je vous dirai que, pour l'essentiel, ce livre était un manuel traitant des ombres. Une pièce de musée. Lorsque j'ai entrepris sa lecture, il était déjà trop tard. Quelque chose grandissait, caché dans l'obscurité de cette maison ; mois après mois, comme l'œuf d'un serpent qui attend le moment d'éclore.
» En mai 1916, l'événement couvait déjà. La luminosité de cette première année avec Alexandra s'affaiblissait lentement. C'est peu après que j'ai commencé à soupçonner l'existence de l'ombre. Mais quand je l'ai fait, l'irrémédiable était déjà là. Les premières attaques étaient simplement destinées à nous faire peur. Les robes d'Alexandra étaient déchirées. Les portes se fermaient sur son passage et des mains invisibles poussaient des objets pour entraver sa marche. Des voix dans l'obscurité. Ce n'était que le début...
» Cette maison contient des milliers de recoins où une ombre peut se dissimuler. J'ai compris alors qu'elle n'était rien d'autre que l'âme de son créateur, Daniel Hoffmann, et que l'ombre grandirait en elle, devenant plus forte de jour en jour. Moi, au contraire, je deviendrais de plus en plus faible. Toute la force qui m'habitait passerait dans la sienne et, lentement, je retournerais à l'obscurité de mon enfance aux Gobelins : ce serait moi l'ombre, et lui le maître.
» J'ai décidé de fermer la fabrique de jouets et de me concentrer sur ma vieille obsession. J'ai voulu donner la vie à Gabriel, cet ange gardien qui m'avait protégé à Paris. Par ce retour à mon enfance, je croyais que, si j'étais capable de le rendre vivant, il nous protégerait de l'ombre, Alexandra et moi. C'est ainsi que j'ai dessiné la créature mécanique la plus puissante que l'on n'a jamais rêvée. Un colosse d'acier. Un ange pour me libérer de mon cauchemar.
» Pauvre naïf ! Dès que cet être monstrueux a été capable de se lever de la table de mon atelier, toute sa velléité d'obéissance s'est aussitôt évaporée. Ce n'était pas moi qu'il écoutait, mais l'autre. Son vrai maître. Et lui, l'ombre, ne pouvait exister sans moi, car j'étais la source dont il tirait toute sa force. Non seulement l'ange ne m'a pas libéré de cette vie misérable, mais il s'est fait le pire des gardiens. Le gardien de ce secret terrible qui me condamnait pour toujours, le gardien qui ne cesserait jamais d'intervenir chaque fois que quelque chose ou quelqu'un mettrait ce secret en danger. Sans pitié.
» Les agressions contre Alexandra se sont multipliées. L'ombre était maintenant très forte et sa menace grandissait de jour en jour. Elle avait décidé de me punir à travers la souffrance de ma femme. J'avais donné à Alexandra un cœur qui ne m'appartenait pas. Cette erreur devait être notre perdition. Au moment où j'étais au bord de perdre la raison, je me suis rendu compte que l'ombre agissait seulement quand j'étais dans les parages immédiats de Cravenmoore. Aussi ai-je décidé d'abandonner la demeure et de me réfugier dans l'île du phare. Tant que je serais là-bas, je ne pourrais nuire à personne. Si quelqu'un devait payer pour ma trahison, c'était moi. Pourtant, j'ai sous-estimé la force de caractère d'Alexandra. Son amour pour moi. Surmontant la terreur et les menaces contre sa vie, elle est venue à mon secours la nuit du bal masqué. Dès que le bateau sur lequel elle traversait la baie est arrivé à proximité de l'îlot, l'ombre s'est abattue sur elle et l'a entraînée dans les profondeurs. J'ai même entendu son rire dans l'obscurité quand elle a émergé des vagues. Le lendemain, elle est retournée se réfugier dans ce flacon de cristal. Je ne l'ai pas revue au cours des vingt ans qui ont suivi...
Simone se leva de sa chaise en tremblant et recula pas à pas jusqu'à sentir le mur de la chambre dans son dos. Elle ne pouvait écouter un mot de plus des lèvres de cet homme... de ce malade. Une seule chose la maintenait debout et l'empêchait de se laisser aller à la panique que lui inspirait cette figure masquée, après avoir écouté son récit : la colère.
- Non, non, mon amie... Ne commettez pas cette erreur... Vous ne comprenez pas ce qui se passe ? Lorsque vous êtes arrivée ici avec votre famille, je n'ai pu éviter que mon cœur soit attiré vers vous. Je ne l'ai pas fait consciemment. Je ne me suis même pas rendu compte de ce qui m'arrivait, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. J'ai essayé de lutter contre le charme qui agissait sur moi en fabriquant une machine à votre image...
- Quoi !
- J'ai cru... Peu de temps après que votre présence eut redonné vie à cette maison, l'ombre qui dormait depuis vingt ans dans ce flacon maudit s'est réveillée de ses limbes. Elle n'a pas tardé à trouver une victime pour la libérer de nouveau...
- Hannah...
- Je sais ce que vous pouvez sentir et penser en ce moment, croyez-moi. Mais c'est sans issue. J'ai fait tout ce que j'ai pu... Vous devez me croire...
La forme masquée se leva et avança sur elle.
- Ne faites pas un pas de plus ! explosa Simone.
Lazarus s'arrêta.
- Je ne veux pas vous faire de mal, Simone. Je suis votre ami. Ne me tournez pas le dos.
Simone sentit une vague de haine naître au plus profond d'elle-même.
- Vous avez assassiné Hannah...
- Simone...
- Où sont mes enfants ?
- Ils ont choisi eux-mêmes leur destin...
Un poignard de glace lui déchira l'âme.
- Qu'avez-vous... qu'avez vous fait d'eux ?
Lazarus leva ses mains gantées.
- Ils sont morts...
Avant qu'il ait pu terminé sa réponse, Simone laissa échapper un hurlement de fureur et, saisissant un chandelier sur la table, elle se précipita sur l'homme qui lui faisait face. La base du chandelier s'écrasa violemment en plein milieu du masque. Le visage de porcelaine se brisa en mille morceaux et le candélabre poursuivit sa course dans la pénombre. Il n'y avait rien derrière.
Simone, paralysée, concentra son regard sur la masse noire qui flottait devant elle. La silhouette se défit de ses gants blancs, ne dévoilant qu'obscurité. Alors seulement, Simone put voir ce visage démoniaque se former, une nuée d'ombres qui prenait lentement du volume et sifflait comme un serpent en colère. Une clameur infernale, un rugissement qui souffla toutes les flammes qui brûlaient dans la chambre. Pour la première et la dernière fois, Simone entendit la véritable voix de l'ombre. Ensuite, les griffes l'attrapèrent et la traînèrent vers l'obscurité.
À mesure qu'ils s'enfonçaient dans le bois, Ismaël et Irène constatèrent que la mince brume qui couvrait les buissons se transformait peu à peu en un manteau de clarté incandescente. Elle absorbait les lumières vacillantes de Cravenmoore et les répandait en une vision spectrale, une véritable forêt de vapeur dorée. Dès qu'ils eurent dépassé la lisière, l'explication de cet étrange phénomène se révéla déconcertante, et aussi passablement menaçante. Toutes les fenêtres de la demeure brillaient avec une grande intensité, conférant à la gigantesque architecture l'apparence d'un vaisseau fantôme émergeant des profondeurs.