Ils firent halte devant la grille qui commandait l'entrée du jardin pour contempler ce spectacle hypnotique. Enveloppée dans ce manteau de lumière, la silhouette de Cravenmoore semblait encore plus sinistre que dans l'obscurité. Les figures des dizaines de gargouilles saillaient maintenant comme des sentinelles de cauchemar. Mais ce n'était pas cette vision qui avait retenu leurs pas. Quelque chose d'autre flottait dans l'air, une présence invisible et infiniment plus effrayante. Le vent apportait les sons de dizaines, de centaines d'automates bougeant et se déplaçant à l'intérieur, la musique dissonante d'un manège et les rires mécaniques d'une meute de créatures cachées dans la maison.
Ismaël et Irène écoutèrent pendant quelques secondes, paralysés, la voix de Cravenmoore, puis suivirent la trace de cette cacophonie infernale jusqu'à la grande porte. L'entrée, maintenant ouverte de part en part, expulsait une buée de lumière dorée derrière laquelle les ombres palpitaient et dansaient au son de cette mélodie qui glaçait le sang. Irène serra instinctivement la main d'Ismaël, et le garçon lui adressa un regard impénétrable.
- Tu es sûre de vouloir entrer ? demanda-t-il.
La forme d'une ballerine tournant sur elle-même se découpa dans l'encadrement d'une fenêtre. Irène détourna les yeux.
- Tu n'es pas obligé de venir avec moi, dit-elle. Après tout, c'est ma mère...
- C'est une proposition tentante. Je te conseille de ne pas la répéter.
- D'accord, concéda Irène. Et arrive que pourra...
- Arrive que pourra.
Chassant de leur tête les rires, la musique, les lumières et le macabre défilé de silhouettes qui peuplaient l'intérieur, ils gravirent les marches de Cravenmoore. Dès qu'il sentit l'esprit de la maison les envelopper, Ismaël comprit que tout ce qu'ils avaient vu jusque-là n'était que le prologue. L'ange et les autres machines de Lazarus ne l'effrayaient plus. Il y avait autre chose dans cette maison. Une présence palpable et puissante. Une présence qui distillait la haine et la rage. Et, d'une certaine manière, Ismaël comprit qu'elle les attendait.
Dorian cogna à coups redoublés sur la porte de la gendarmerie. Il était hors d'haleine et ses jambes semblaient sur le point de fondre. Il avait couru comme un possédé à travers le bois jusqu'à la plage de l'Anglais, puis sur la route interminable qui longeait la baie jusqu'au village, pendant que le soleil se cachait derrière l'horizon. Il ne s'était pas arrêté une seconde, conscient qu'il serait incapable ensuite de refaire un seul pas avant dix ans. Une unique pensée le poussait en avant : l'image de cette forme spectrale emportant sa mère vers les ténèbres. Il lui suffisait de se la rappeler pour courir jusqu'à la fin du monde.
Lorsque la porte s'ouvrit enfin, la silhouette rebondie du gendarme Jobart s'avança de quelques pas. Ses petits yeux examinèrent le garçon qui paraissait prêt à s'écrouler séance tenante. Dorian crut voir un rhinocéros. Le gendarme afficha un sourire sardonique et, tandis qu'il enfonçait professionnellement les pouces dans les poches de son uniforme, tout son visage exprima sa réprobation, sur le thème « c'est-pas-une-heure-pour-déranger-les-gens ». Dorian soupira et tenta d'avaler sa salive, mais il n'en avait plus une goutte.
- Eh bien ? aboya Jobart.
- De l'eau...
- C'est pas un café, ici, camarade Sauvelle.
Cette subtile ironie prétendait probablement mettre en valeur les remarquables dons d'identification et l'instinct de limier du personnage pachydermique. Néanmoins, Jobart laissa entrer le garçon et lui servit un verre d'eau de la citerne. Jamais Dorian n'aurait soupçonné que l'eau pouvait être aussi délicieuse.
- Encore.
Jobart lui tendit un autre verre, en arborant cette fois son expression de Sherlock Holmes.
- De rien.
Dorian le vida jusqu'au fond et fit face au gendarme. Les instructions d'Irène jaillirent de sa mémoire, fraîches et immaculées.
- Ma mère a eu un accident et elle est blessée. C'est grave. À Cravenmoore.
Jobart eut besoin de plusieurs secondes pour assimiler l'information.
- Quel genre d'accident ? s'enquit-il sur un ton de fin détective.
- Dépêchez-vous ! explosa Dorian.
- Je suis seul. Je ne peux pas abandonner le poste.
Le garçon soupira. Parmi tous les crétins qui peuplaient la planète, il avait fallu qu'il tombe sur un spécimen de musée.
- Appelez par radio ! Faites quelque chose ! Tout de suite !
Le ton et le regard de Dorian finirent tout de même par alarmer suffisamment Jobart pour qu'il déplace son considérable postérieur en direction de la radio et branche l'appareil. Un instant, il se retourna pour jeter un coup d'œil soupçonneux sur le garçon.
- Appelez ! Tout de suite ! cria Dorian.
Lazarus reprit brusquement conscience en sentant une douleur lancinante à la nuque. Il y porta la main et tâta une blessure ouverte. Il se souvenait vaguement du visage de Christian dans le couloir de l'aile ouest. L'automate l'avait frappé, puis traîné jusqu'à l'endroit où il se trouvait. Il regarda autour de lui. C'était une des innombrables chambres inutilisées de Cravenmoore.
Lentement, il se leva et tenta de mettre de l'ordre dans ses idées. Une fatigue écrasante s'abattit sur lui dès qu'il se tint debout. Il ferma les yeux et respira profondément. En les rouvrant, il repéra un petit miroir accroché à un mur. Il s'en approcha et examina son reflet.
Puis, allant à une petite fenêtre située sur la façade principale, il remarqua deux formes humaines qui traversaient le jardin en direction de la grande porte.
Irène et Ismaël franchirent le seuil et pénétrèrent dans le faisceau de lumière qui émergeait des profondeurs de la maison ; l'écho du manège et le cliquètement métallique de milliers d'engrenages rendus à la vie leur fit l'effet d'un souffle glacé. Des centaines de petits mécanismes bougeaient aux murs. Un monde de créatures invraisemblables s'agitait dans les vitrines, sur les mobiles suspendus en l'air. Il était impossible de diriger son regard sur un point quelconque sans rencontrer une des créations de Lazarus en mouvement. Pendules en forme de visages, pantins qui marchaient comme des somnambules, figures fantomatiques qui souriaient tels des loups affamés...
- Cette fois, on ne se sépare pas, dit Irène.
- Je n'en avais pas l'intention, répliqua Ismaël qui sentait que la tête lui tournait au milieu de ce monde d'êtres qui palpitaient.
À peine avaient-ils parcouru quelques mètres que la grande porte se rabattit violemment derrière eux. Irène cria et se serra contre le garçon. La forme d'un homme gigantesque se dressa devant eux. Sa figure était recouverte d'un masque représentant un clown démoniaque. Deux pupilles vertes traversèrent le masque. Irène et Ismaël reculèrent. Un couteau brilla dans les mains de l'apparition. L'image du majordome mécanique qui leur avait ouvert lors de sa première visite à Cravenmoore vint frapper Irène : Christian. C'était son nom. L'automate leva le couteau.
- Christian, non ! cria Irène. Non !
Le majordome s'arrêta. Le couteau lui tomba des mains. Ismaël regarda son amie sans comprendre. La forme, immobile, les observait.
- Vite, insista Irène, en se précipitant à l'intérieur.
Ismaël courut derrière elle, non sans avoir auparavant ramassé le couteau que Christian avait lâché. Il rejoignit Irène dans l'espace dont la fuite verticale montait jusqu'à la coupole. Elle regarda autour d'elle et tenta de s'orienter.
- Par où, maintenant ? demanda Ismaël, sans cesser de surveiller derrière eux.
Irène hésita, incapable de décider quel chemin suivre pour aller plus avant dans le labyrinthe de Cravenmoore.