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La lanterne de Lazarus répandait un anneau de lumière ambrée sur les murs. Ismaël observa que son ombre et celle d'Irène les escortaient le long des parois. Lazarus, lui, ne projetait aucune ombre. Le fabricant de jouets s'arrêta devant une porte haute et étroite, et sortit une clef qu'il tourna dans la serrure. Il scruta l'extrémité du couloir par lequel ils étaient venus et leur fit signe d'entrer.

- Par ici, dit-il nerveusement. Elle ne reviendra pas, du moins pendant quelques minutes...

Ismaël et Irène échangèrent un coup d'œil soupçonneux.

- Vous devez me faire confiance : vous n'avez pas le choix, ajouta-t-il.

Le garçon soupira et entra. Irène et Lazarus le suivirent. La lumière de la lanterne révéla un mur couvert d'une foule de photographies et de coupures de presse. Au fond, on distinguait un petit lit et un secrétaire dénué de tout bibelot. Lazarus posa la lanterne par terre et observa les deux jeunes gens qui parcouraient des yeux ces morceaux de papiers collés au mur.

- Vous devez quitter Cravenmoore quand il en est encore temps.

Irène se retourna vers lui.

- Ce n'est pas vous qu'elle veut, ajouta le fabricant de jouets. C'est Simone.

- Pourquoi ? Qu'a-t-il l'intention de lui faire ?

- Il veut la détruire. Pour me punir. Et il fera la même chose de vous, si vous vous mettez sur son chemin.

- Que signifie tout ça ? Qu'est-ce que vous prétendez nous dire ? demanda Ismaël.

- Tout ce que j'avais à vous dire, je l'ai déjà dit. Vous devez sortir d'ici. Tôt ou tard elle reviendra, et cette fois je ne pourrai rien faire pour vous protéger.

- Mais qu'est-ce qui reviendra ?

- Tu l'as vu de tes propres yeux.

À ce moment, quelque part dans la maison, un tumulte lointain se fit entendre. Il se rapprochait. Irène avala sa salive et regarda Ismaël. Des pas. L'un après l'autre, ils résonnaient comme des détonations, toujours plus proches. Lazarus eut un faible sourire.

- Elle arrive, annonça-t-il. Le temps presse.

- Où est ma mère ? Où l'a-t-elle emmenée ?

- Je ne sais pas, mais même si je le savais, ça ne servirait à rien.

- Vous avez fabriqué cette machine en lui donnant son visage..., accusa Ismaël.

- J'ai cru que ça suffirait, mais elle voulait davantage. Elle la voulait, elle.

Les pas infernaux s'entendaient maintenant dans le couloir.

- De l'autre côté de cette porte, expliqua Lazaras, il y a une galerie qui conduit au grand escalier. S'il vous reste une once de sens commun, courez jusque-là et éloignez-vous de cette maison pour toujours.

- Nous n'irons nulle part, dit Ismaël. Pas sans Simone.

La porte par laquelle ils étaient entrés reçut une violente secousse. Un instant plus tard, une flaque noire s'infiltra par-dessous.

- Partons ! lança Ismaël.

L'ombre entoura la lanterne et en brisa le verre. Une bouffée d'air glacé éteignit la flamme. De l'obscurité, Lazaras vit les deux jeunes gens s'échapper par l'autre porte. Près de lui se dressait une silhouette noire et insondable.

- Laisse-les en paix, murmura-t-il. Ce ne sont que des enfants. Laisse-les partir. Prends-moi une bonne fois pour toutes. Est-ce que ce n'est pas ce que tu cherches ?

L'ombre sourit.

La galerie où ils se trouvaient traversait l'axe central de Cravenmoore. Irène reconnut cette imbrication de couloirs et guida Ismaël jusqu'à la base de la coupole. Les nuages en transit étaient visibles à travers les verrières, immenses géants de coton noir qui sillonnaient le ciel. La lanterne, une sorte de bulbe qui couronnait le faîte de la coupole diffusait un halo hypnotique de reflets kaléidoscopiques.

- Par ici, indiqua Irène.

- Où ça, par ici ? demanda nerveusement Ismaël.

- Je crois que je sais où il la tient.

Ismaël jeta un coup d'œil derrière lui. Le couloir restait dans l'obscurité, sans signe apparent de mouvement, mais le garçon comprenait que l'ombre pouvait très bien avancer dans cette direction sans qu'ils s'en apercevoivent.

- J'espère que tu sais ce que tu fais, dit-il anxieux de s'éloigner de là le plus vite possible.

- Suis-moi.

Irène s'engagea dans l'une des ailes qui s'étendaient dans la pénombre. Ismaël la suivit. Lentement, la clarté tombant du haut de la coupole s'évanouit et les silhouettes des créatures mécaniques qui peuplaient les deux côtés de la galerie ne furent plus que des contours oscillants. Les voix, les rires et le martèlement des centaines de mécanismes recouvraient le bruit de leurs pas. Le garçon regarda de nouveau derrière lui, scrutant l'entrée du tunnel dans lequel ils s'aventuraient. Un courant d'air froid s'y engouffra. Examinant ce qui l'entourait, Irène reconnut les rideaux de gaze qui ondulaient devant elle et l'initiale brodée qui se berçait doucement :

A

- Je suis sûre qu'il la garde ici, dit-elle.

Au-delà des rideaux, la porte de bois sculptée était là, fermée, à l'extrémité du couloir.

Une nouvelle bouffée d'air froid les enveloppa, agitant les rideaux.

Ismaël s'arrêta et fouilla l'obscurité du regard. Tendu comme un câble d'acier, il essayait de distinguer quelque chose dans les ténèbres.

- Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta Irène en se rendant compte du trouble qui s'était emparé de lui.

Il desserra les lèvres pour répondre, mais il se retint. Elle observa le couloir derrière eux. Un simple point de lumière au bout du tunnel. Tout le reste était dans le noir.

- Elle est là, dit-il. Elle nous observe.

Irène se cramponna à lui.

- Tu ne le sens pas ?

- Ne demeurons pas ici, Ismaël.

Il fit un signe d'assentiment, mais son esprit était ailleurs. Irène le prit par la main et le conduisit à la porte de la chambre. Pendant le trajet, il ne quitta pas des yeux le corridor derrière eux. Quand, finalement, elle s'arrêta devant l'entrée, ils échangèrent un regard. Ismaël posa la main sur la poignée et la tourna lentement. La fermeture céda avec un faible claquement métallique et le seul poids du bois massif fit pivoter la porte vers l'intérieur.

Une brume ténue teintée d'un bleu évanescent voilait la chambre, à peine trouée par les éclats écarlates qui émanaient du feu.

Irène avança de quelques pas. Tout était comme dans son souvenir. Le grand portrait d'Alma Maltisse brillait au-dessus de la cheminée dont les reflets se répandaient dans l'atmosphère dense de la pièce, suggérant les contours des rideaux de soie transparente qui entouraient le lit à baldaquin. Ismaël ferma soigneusement la porte derrière eux avant de la suivre.

Le bras de son amie l'arrêta. Irène indiqua un fauteuil disposé devant le feu et leur tournant le dos. D'un de ses accoudoirs pendait une main pâle, tombant vers le sol comme une fleur fanée.

Près d'elle brillaient les morceaux d'un verre brisé, éparpillés sur une flaque de liquide, perles incandescentes sur un miroir. Irène sentit les battements de son cœur s'accélérer. Elle lâcha la main d'Ismaël et s'approcha pas à pas du fauteuil. La lueur dansante des flammes éclaira le visage endormi : Simone.

Irène s'agenouilla près de sa mère et lui saisit le poignet. Pendant quelques secondes, elle fut incapable de trouver le pouls.

- Mon Dieu...

Ismaël se précipita vers le secrétaire et prit un petit plateau en argent. Il courut jusqu'à Simone et le plaça devant son visage. Une faible buée s'étala sur la surface du plateau. Irène respira profondément.