Выбрать главу

- Elle vit, dit Ismaël, observant le visage inconscient de la femme et croyant y reconnaître une Irène mûre et sage.

- Il faut la sortir d'ici. Aide-moi.

Ils se placèrent chacun d'un côté de Simone et, l'entourant de leurs bras, tentèrent de la lever du fauteuil.

Ils l'avaient à peine soulevée de quelques centimètres, quand un chuchotement profond, terrifiant, résonna à l'intérieur de la chambre. Ils s'arrêtèrent et regardèrent autour d'eux. Le feu projetait de multiples visions fugaces de leurs ombres sur les murs.

- Ne perdons pas de temps, dit Irène.

Ismaël leva de nouveau Simone. Cette fois, le son retentit plus près et ses yeux en trouvèrent l'origine. La toile du portrait ! En un instant, elle se gondola pour devenir une grande tache d'obscurité liquide, puis celle-ci prit du volume et déploya deux longs bras terminés par des griffes aiguës comme des stylets.

Il tenta de reculer, mais l'ombre sauta du mur tel un félin, traversa l'obscurité et se posa derrière lui. Pendant une seconde, la seule chose qu'il put voir, ce fut sa propre ombre en train de l'observer. Puis, du contour de sa propre silhouette en émergea une autre. Elle grandit comme de la gélatine jusqu'à engloutir totalement l'ombre du garçon. Ismaël sentit le corps de Simone glisser d'entre ses bras. Une puissante serre, faite d'un fluide glacial, lui entoura le cou et le projeta contre le mur avec une force irrésistible.

- Ismaël ! cria Irène.

L'ombre se tourna vers elle. La jeune fille courut vers l'autre extrémité de la chambre. Les ombres sous ses pieds se refermèrent sur elle, dessinant une fleur mortelle. Elle sentit le contact glacé, abominable, de l'ombre qui enveloppait son corps et paralysait ses muscles. Elle essaya inutilement de se débattre pendant qu'elle voyait, horrifiée, un manteau d'obscurité se détacher du plafond et prendre les traits familiers d'Hannah. La réplique spectrale lui lança un regard de haine et ses lèvres de vapeur laissèrent entrevoir de longues canines humides et luisantes.

- Tu n'es pas Hannah, dit Irène dans un filet de voix.

L'ombre la gifla, laissant une entaille sur sa joue. En un instant, les gouttes de sang qui coulaient de la blessure furent absorbées par l'ombre, comme aspirées par un puissant courant d'air. Irène fut secouée par une violente nausée. L'ombre s'approcha et menaça ses yeux de deux doigts longs et pointus comme des dagues.

Ismaël entendit la voix rauque et maléfique pendant qu'il se relevait, étourdi par le choc. L'ombre tenait Irène au milieu de la pièce, prête à l'anéantir. Il cria et se précipita contre la masse. Son corps la traversa. L'ombre se scinda en des milliers de minuscules gouttes qui tombèrent sur le sol en une pluie de charbon liquide. Ismaël saisit Irène et l'en écarta. Sur le dallage, les fragments se réunirent pour former un tourbillon qui secoua les meubles autour d'elle et les projeta vers les murs et les fenêtres, transformés en projectiles mortels.

Ismaël et Irène se jetèrent au sol. Le secrétaire pulvérisa une vitre. Ismaël roula sur Irène pour la protéger. Lorsqu'il releva les yeux, le tourbillon de noirceur s'était solidifié. Deux grandes ailes noires s'étendirent et l'ombre se dressa, plus grande que jamais. Elle leva une de ses serres et présenta sa paume ouverte. Deux yeux et des lèvres se déployèrent au-dessus d'elle.

Ismaël sortit de nouveau son couteau et le brandit, couvrant Irène de son corps. L'ombre marcha sur eux. Sa serre saisit la lame du couteau. Ismaël sentit le courant glacé monter dans ses doigts et sa main, paralysant le bras.

L'arme tomba sur le sol et l'ombre enveloppa le garçon. Irène tenta en vain de le retenir. L'ombre entraînait Ismaël vers le feu.

À ce moment, la porte de la pièce s'ouvrit et la silhouette de Lazarus apparut dans l'encadrement.

La lumière spectrale qui sortait du bois se reflétait sur le pare-brise de la voiture de la gendarmerie qui roulait en tête. Derrière, le véhicule du docteur Giraud et une ambulance demandée à l'hôpital de la ville voisine suivaient à toute vitesse la route de la plage de l'Anglais.

Dorian, assis à côté de l'adjudant-chef Henri Faure, fut le premier à apercevoir le halo doré qui filtrait à travers les arbres. Les contours de Cravenmoore se dessinèrent derrière le bois, gigantesque manège fantomatique dans le brouillard.

L'adjudant-chef fronça les sourcils et observa ce spectacle qui dépassait tout qu'il avait pu contempler en cinquante-deux ans de vie à la Plage bleue.

- Plus vite, insista Dorian.

L'adjudant-chef accéléra tout en se demandant ce qu'il y avait de vrai dans cette histoire de prétendu accident.

- Est-ce qu'il y a quelque chose que tu ne nous as pas dit ?

Dorian ne répondit pas et se borna à regarder devant lui.

L'adjudant-chef appuya un peu plus sur la pédale d'accélérateur.

L'ombre se retourna et, voyant Lazarus, laissa choir Ismaël comme un poids mort. Le garçon alla brutalement cogner contre le dallage et poussa un cri de douleur étouffé. Irène courut à son secours.

- Sors-le d'ici, dit Lazarus en avançant lentement vers l'ombre qui reculait.

Ismaël sentit un élancement dans l'épaule et gémit.

- Ça va ? demanda la jeune fille.

Il balbutia quelques mots incompréhensibles, mais il se releva et fit signe que oui. Lazarus leur adressa un regard impénétrable.

- Emmène-la et sortez d'ici, répéta-t-il.

L'ombre sifflait devant lui comme un serpent à l'affût.

Soudain, elle sauta vers le mur, et le portrait l'avala de nouveau.

- Je vous ai dit de partir ! cria Lazarus.

Ismaël et Irène saisirent Simone et la traînèrent vers la porte. Juste avant de sortir, Irène se tourna pour observer Lazarus. Elle vit le fabricant de jouets s'approcher du lit protégé par les voiles et écarter ceux-ci avec une tendresse infinie. La forme de la femme se profila derrière les rideaux.

- Attends, murmura Irène, le cœur serré.

C'était sûrement Alma. Un frisson lui parcourut le corps en apercevant des larmes sur le visage de Lazarus. Le fabricant de jouets embrassa doucement Alma, comme Irène n'avait jamais vu une personne en embrasser une autre. Chaque geste, chaque mouvement de Lazarus dénotaient un amour et une délicatesse que seule pouvait produire une vie entière d'adoration. Les bras d'Alma l'entourèrent à leur tour et, pendant un instant magique, tous deux restèrent unis dans la pénombre, loin, très loin de ce monde. Sans savoir pourquoi, Irène eut envie de pleurer, mais une nouvelle vision, terrible et menaçante, s'interposa.

La tache était descendue du tableau et glissait, sinueuse, vers le lit. Une onde de panique envahit la jeune fille.

- Lazarus, attention !

Le fabricant de jouets se retourna et contempla l'ombre qui se dressait maintenant devant lui en rugissant de rage. Il défia cet être infernal pendant une seconde, sans trahir la moindre peur. Puis, il les regarda tous les deux ; ses yeux leur envoyaient un message qu'ils ne parvenaient pas à comprendre. Soudain, Irène prit conscience de ce qu'il s'apprêtait à faire.

- Non ! cria-t-elle en sentant qu'Ismaël la retenait.

Le fabricant de jouets marcha vers l'ombre.

- Cette fois, tu ne la prendras pas...

L'ombre leva une serre, prête à attaquer son maître. Lazarus glissa la main dans sa veste et en tira un objet brillant. Un revolver.

Le rire de l'ombre se répercuta dans la pièce comme le hurlement d'une hyène.

Lazarus appuya sur la détente. Ismaël le regarda sans comprendre. Alors le fabricant esquissa un faible sourire et le revolver lui tomba des mains. Une tache obscure s'élargissait sur sa poitrine.

L'ombre laissa échapper un cri qui ébranla toute la demeure. Un hurlement de terreur.

- Oh, mon Dieu !... gémit Irène.

Ismaël se précipita pour le secourir, mais Lazarus leva une main pour l'arrêter.

- Non. Laissez-moi seul avec elle. Et sortez d'ici..., murmura-t-il, tandis qu'un filet de sang coulait de la commissure de ses lèvres.

Ismaël le soutint et l'entraîna vers le lit. Ce faisant, la vision d'un visage pâle et triste le frappa comme un coup de poignard. Il contempla Alma Maltisse face à face. Ses yeux pleins de larmes, perdus dans un sommeil dont elle ne se réveillerait jamais, le dévisageaient sans le voir.

Durant toutes ces années, Lazarus avait vécu avec une mécanique afin de maintenir la mémoire de sa femme, cette mémoire que l'ombre lui avait arrachée.

Ismaël, paralysé, réussit à faire quelques pas en arrière. Lazarus lui adressa un geste suppliant.

- Laissez-moi seul avec elle..., je vous en supplie.

- Mais... ce n'est que..., commença Ismaël.

- Elle est tout ce que j'ai...

Le garçon comprit alors pourquoi le corps de cette femme noyée devant l'îlot du phare n'avait jamais été retrouvé. Lazarus l'avait sorti des eaux et rendu à la vie, une vie artificielle, mécanique. Incapable d'affronter la solitude et la perte de son épouse, il avait créé un fantôme à partir de son corps, un triste reflet avec lequel il avait vécu vingt ans. Et devant ce visage à l'agonie, Ismaël comprit que, dans le fond de son cœur, d'une manière qu'il ne pouvait pas comprendre, Alexandra Alma Maltisse était toujours vivante.

Le fabricant de jouets lui adressa un dernier regard plein de douleur. Le garçon acquiesça lentement et retourna auprès d'Irène. Elle remarqua la blancheur de son visage, comme s'il avait vu sa propre mort.

- Qu'est-ce que...

- Partons d'ici. Vite ! la pressa-t-il.

- Mais...

- J'ai dit : Partons !

Ils traînèrent Simone jusque dans le couloir. La porte claqua violemment derrière eux, enfermant Lazarus dans la chambre. Ils coururent aussi vite qu'ils le purent le long du couloir vers le grand escalier, en essayant d'ignorer les hurlements inhumains qui retentissaient de l'autre côté de la porte. C'était la voix de l'ombre.