Выбрать главу

- Oh, mon Dieu !... gémit Irène.

Ismaël se précipita pour le secourir, mais Lazarus leva une main pour l'arrêter.

- Non. Laissez-moi seul avec elle. Et sortez d'ici..., murmura-t-il, tandis qu'un filet de sang coulait de la commissure de ses lèvres.

Ismaël le soutint et l'entraîna vers le lit. Ce faisant, la vision d'un visage pâle et triste le frappa comme un coup de poignard. Il contempla Alma Maltisse face à face. Ses yeux pleins de larmes, perdus dans un sommeil dont elle ne se réveillerait jamais, le dévisageaient sans le voir.

Durant toutes ces années, Lazarus avait vécu avec une mécanique afin de maintenir la mémoire de sa femme, cette mémoire que l'ombre lui avait arrachée.

Ismaël, paralysé, réussit à faire quelques pas en arrière. Lazarus lui adressa un geste suppliant.

- Laissez-moi seul avec elle..., je vous en supplie.

- Mais... ce n'est que..., commença Ismaël.

- Elle est tout ce que j'ai...

Le garçon comprit alors pourquoi le corps de cette femme noyée devant l'îlot du phare n'avait jamais été retrouvé. Lazarus l'avait sorti des eaux et rendu à la vie, une vie artificielle, mécanique. Incapable d'affronter la solitude et la perte de son épouse, il avait créé un fantôme à partir de son corps, un triste reflet avec lequel il avait vécu vingt ans. Et devant ce visage à l'agonie, Ismaël comprit que, dans le fond de son cœur, d'une manière qu'il ne pouvait pas comprendre, Alexandra Alma Maltisse était toujours vivante.

Le fabricant de jouets lui adressa un dernier regard plein de douleur. Le garçon acquiesça lentement et retourna auprès d'Irène. Elle remarqua la blancheur de son visage, comme s'il avait vu sa propre mort.

- Qu'est-ce que...

- Partons d'ici. Vite ! la pressa-t-il.

- Mais...

- J'ai dit : Partons !

Ils traînèrent Simone jusque dans le couloir. La porte claqua violemment derrière eux, enfermant Lazarus dans la chambre. Ils coururent aussi vite qu'ils le purent le long du couloir vers le grand escalier, en essayant d'ignorer les hurlements inhumains qui retentissaient de l'autre côté de la porte. C'était la voix de l'ombre.

Lazarus Jann se releva du lit en titubant et fit face à l'ombre. Le spectre lui lança un regard désespéré. Le minuscule trou que la balle avait percé s'agrandissait, et il dévorait l'ombre de seconde en seconde. Celle-ci bondit de nouveau pour se réfugier dans le tableau, mais cette fois Lazarus s'empara d'un tison enflammé et l'approcha du portrait.

Le feu se répandit comme des ondes sur un étang. L'ombre hurla et, là-bas, dans les ténèbres de la bibliothèque, les pages du livre noir se mirent à saigner, puis s'enflammèrent à leur tour.

Lazarus se traîna pour regagner le lit, mais l'ombre, gonflée de rage et en proie aux flammes, se lança derrière lui en semant une traînée de feu sur son passage. Les rideaux du baldaquin s'enflammèrent et les langues ardentes se répandirent au plafond et au sol, consumant furieusement tout ce qu'elles rencontraient. En à peine quelques secondes, un enfer asphyxiant se déchaîna dans toute la pièce.

Les flammes atteignirent les fenêtres et firent voler en éclats les quelques vitres encore intactes, aspirant l'air nocturne avec une force insatiable. La porte de la chambre tomba en brûlant dans le couloir et, lentement mais inexorablement, le feu, telle une épidémie, gagna toute la demeure.

Se frayant un chemin dans l'incendie, Lazarus sortit le flacon de cristal qui avait hébergé l'ombre durant des années et l'éleva entre ses mains. Avec un cri de désespoir, l'ombre s'y précipita. Les parois du cristal se fendillèrent, formant une toile de veinures. Lazarus reboucha le flacon et, après l'avoir contemplé une dernière fois, le lança dans le feu. Le flacon éclata en mille morceaux ; comme le souffle moribond d'une malédiction, l'ombre s'éteignit pour toujours. Et avec elle le marchand de jouets, qui sentit la vie s'échapper lentement par la blessure fatale.

Quand Irène et Ismaël émergèrent par la grande porte en portant dans leurs bras Simone inconsciente, les flammes apparaissaient déjà aux fenêtres du troisième étage. En quelques secondes à peine, les verrières explosèrent l'une après l'autre, dispersant sur le jardin une tempête d'éclats de verre incandescents. Ils coururent jusqu'à la lisière du bois et ce ne fut qu'une fois à l'abri des arbres qu'ils s'arrêtèrent pour regarder derrière eux.

Cravenmoore brûlait.

13

Les lumières de septembre

Une à une, au cours de cette nuit de 1937, les créatures merveilleuses qui avaient peuplé l'univers de Lazarus furent réduites en cendres par les flammes. Les aiguilles des horloges parlantes se tordirent en filaments de plomb fondu. Danseuses et orchestres, magiciens, sorcières et joueurs d'échecs, prodiges qui ne verraient plus jamais naître un nouveau matin... tous furent impitoyablement anéantis. Étage après étage, l'esprit de la destruction effaça pour toujours tout ce que contenait ce lieu magique et terrible.

Des décennies d'imagination s'évaporèrent, ne laissant qu'une traînée de cendres. Quelque part dans cet enfer, sans autres témoins que les flammes, les photographies et les articles que collectionnait Lazarus Jann furent consumés, et tandis que les voitures de la police arrivaient au pied de ce bûcher fantasmagorique qui fit se lever le jour à minuit, les yeux de l'enfant tourmenté se fermèrent définitivement dans une chambre où il n'y avait jamais eu de jouets et où il n'y en aurait jamais.

Tout le reste de sa vie, Ismaël serait incapable d'oublier ces ultimes moments de Lazarus et de sa compagne. La dernière image qu'il en gardait était celle de Lazarus posant un baiser sur son front. Il se jura de garder le secret du fabricant de jouets jusqu'à la fin de ses jours.

Les premières lueurs de l'aube devaient révéler un nuage de cendres survolant la baie empourprée en direction de l'horizon. Lentement, pendant que le jour dispersait les brumes sur la plage de l'Anglais, les ruines de Cravenmoore apparurent au-dessus de la cime des arbres. La colonne de spirales évanescentes de fumée mourante montait vers le ciel, dessinant des chemins de velours noir sur les nuages, à peine coupés par les bandes d'oiseaux qui volaient vers l'ouest.

Le rideau de la nuit hésitait à se lever, et la brume cuivrée qui masquait au loin l'îlot du phare se décomposa pour former un mirage d'ailes blanches prenant leur vol dans la brise matinale.

Assis sur le tapis de sable blanc, à mi-chemin de nulle part, Irène et Ismaël assistaient aux dernières minutes de cette longue nuit de l'été 1937. En silence, ils joignirent leurs mains et laissèrent les premiers rayons rosés du soleil qui perçaient les nuages tracer au large un sentier de perles brillantes. Le phare se dressa dans la brume, obscur et solitaire. Un faible sourire affleura sur les lèvres d'Irène quand elle comprit que les lumières que les habitants de la côte avaient vues briller dans le brouillard étaient désormais éteintes à jamais. Les lumières de septembre s'en étaient allées avec l'aube.

Rien désormais, pas même le souvenir des événements de cet été, ne pourrait plus retenir, suspendue dans le temps, l'âme perdue d'Alma Maltisse. Tout en laissant ses pensées flotter dans la brise marine, elle regarda Ismaël. Un début de larme apparut dans ses yeux, mais elle sut qu'il ne la verserait jamais.

- Retournons à la maison, dit-il.

Irène acquiesça et, ensemble, ils marchèrent le long du rivage jusqu'à la Maison du Cap. Tandis qu'ils avançaient, une seule pensée vint à l'esprit de la jeune fille. Dans un monde de lumières et d'ombres, chacun de nous devait trouver son propre chemin.

Plus tard, quand Simone leur révéla les paroles que l'ombre lui avait adressées, la véritable histoire de Lazarus Jann et d'Alma Maltisse, toutes les pièces du puzzle commencèrent à s'assembler dans leurs esprits. Mais faire enfin la lumière sur ce qui s'était réellement passé ne changeait rien aux événements. La malédiction avait poursuivi Lazarus Jann depuis son enfance tragique jusqu'à sa mort. Une mort dont lui-même, au dernier moment, avait compris qu'elle était la seule issue. Il ne lui restait plus alors qu'à faire le dernier voyage pour rejoindre Alma, hors d'atteinte de son ombre et du maléfice de cet empereur inconnu des ombres qui se cachait derrière le nom de Daniel Hoffmann. Même lui, avec tout son pouvoir et tous ses mensonges, ne pourrait jamais détruire le lien qui unissait Lazarus et Alma au-delà de la vie et de la mort.