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Kim Stanley Robinson

Les martiens

Michel dans l’Antarctique

Au début, c’était formidable. Les gens étaient bien. La Vallée de Wright était un endroit terrible. Tous les jours, Michel se réveillait dans son box et regardait par le hublot (chacun avait le sien) la surface plane du lac Vanda, un ovale de glace bleue craquelée qui occupait le fond de la vallée. Une vallée immense et profonde encaissée entre des parois de roche marron, striée horizontalement. En voyant tout cela, il éprouvait un petit sursaut, et la journée commençait bien.

Ils avaient toujours beaucoup à faire. On les avait largués dans la plus vaste des vallées sèches de l’Antarctique, avec tout un tas de baraquements préfabriqués et, pour leur installation dans l’immédiat, des tentes Scott. Leur tâche, pendant l’éternelle journée qu’était l’été dans l’Antarctique, consistait à assembler leur habitat hivernal, lequel s’était révélé, au cours du montage, être un ensemble assez important, et confortable, de cubes rouges reliés entre eux. Ça paraissait à bien des égards annoncer ce qui attendrait les voyageurs lorsqu’ils arriveraient sur Mars, et c’était donc évidemment très intéressant pour Michel.

Ils étaient cent cinquante-huit, mais cent seulement seraient du premier voyage, celui qui établirait une colonie permanente. C’était le plan échafaudé par les Russes et les Américains, qui avaient mis sur pied une équipe internationale pour le mener à bien. Ce séjour dans l’Antarctique était donc une sorte de test, ou d’entraînement. Mais tous ceux qui étaient là donnaient l’impression de penser qu’ils feraient partie des heureux élus, et Michel n’observait que très rarement chez eux la tension caractéristique des candidats à l’embauche. Comme ils disaient quand la question se posait – en d’autres termes, quand Michel la leur posait –, certains postulants s’élimineraient d’eux-mêmes, d’autres seraient sélectionnés pour les missions ultérieures sur Mars ou, au pire, éliminés. Il n’y avait donc pas de quoi s’en faire. La plupart n’étaient pas du genre à s’en faire, de toute façon. C’étaient des gens compétents, brillants, sûrs d’eux, habitués à réussir. Ce qui inquiétait Michel.

Ils achevèrent le montage de leur habitat d’hiver le 21 mars, à l’équinoxe d’automne. Après cela, l’alternance des jours et des nuits devint spectaculaire. Les rayons obliques du soleil jetaient leurs derniers feux avant de disparaître derrière la chaîne d’Olympus Mons, au nord. Commençait alors un interminable crépuscule précédant une nuit d’un noir de poix, piquetée d’étoiles. Ces nuits, de plus en plus longues, finiraient par ne plus faire qu’une. Une seule nuit qui durerait des mois. À cette latitude, la nuit éternelle commencerait peu après la mi-avril. Les constellations étaient les étoiles d’un ciel étrange, étranger à cet habitant du bout du monde qu’était Michel, et elles lui rappelaient l’immensité de l’univers. Chaque jour était sensiblement plus court que le précédent, et le soleil passait plus bas sur l’horizon, ses rayons filtrant comme des coups de projecteur entre les pics de l’Asgaard et d’Olympus Mons. Les gens avaient appris à se connaître.

Lors des présentations, Maya avait dit « Alors vous êtes censé nous évaluer ! » sur un ton incitant à penser que ladite évaluation pourrait s’effectuer dans les deux sens. Michel avait été impressionné. Frank Chalmers, qui suivait l’échange dans le dos de Maya, l’avait bien vu.

Tous les types de personnalités étaient représentés, comme il fallait s’y attendre. Mais pour en arriver là, il fallait qu’ils aient un minimum d’aisance sociale, de sorte que, extravertis ou introvertis, ils parvenaient tous à communiquer assez facilement. Ils s’intéressaient les uns aux autres, bien sûr. Michel voyait beaucoup de relations se nouer autour de lui. Des relations amoureuses, entre autres. Naturellement.

Pour Michel, toutes les femmes du camp étaient belles. Il tomba un peu amoureux de la plupart d’entre elles, selon son habitude. Il aimait les hommes comme des grands frères, et les femmes comme des déesses auxquelles il ne pourrait jamais vraiment faire la cour (par bonheur). Oui : toutes les femmes étaient belles, et tous les hommes étaient des héros. Enfin, peut-être pas tous, bien sûr. Mais la plupart. C’était un défaut inhérent à l’humanité. Voilà ce qu’il pensait ; ce qu’il avait toujours pensé. C’était une programmation émotionnelle qui relevait de la psychanalyse, et, de fait, il avait entrepris une analyse, sans changer d’avis le moins du monde (par bonheur). C’était sa vision des gens, comme il avait dit à ses analystes. Naïve, crédule, d’un optimisme débile ; et pourtant, ça ne l’empêchait pas d’être un bon psychologue clinicien. C’était un don qu’il avait.

Tatiana Durova, par exemple, il la trouvait aussi belle qu’une vedette de cinéma, avec en plus une intelligence et un individualisme dus à une vie passée dans le monde réel du travail et de la vie en communauté. Michel aimait Tatiana.

Et il aimait Hiroko Ai, une créature lointaine et charismatique, absorbée dans ses histoires mais profondément bonne. Il aimait Ann Clayborne, qui était déjà martienne. Il aimait Phyllis Boyle, cette petite cousine de Machiavel. Il aimait Ursula Kohl comme la sœur à qui il pouvait toujours parler. Il aimait Tya Jimenez pour ses cheveux noirs et son sourire éclatant, il aimait Marina Tokareva pour sa logique implacable, il aimait Sasha Yefremova pour son sens de l’humour.

Mais surtout, il aimait Maya Toïtovna, qui était aussi exotique pour lui qu’Hiroko, en plus extravertie. Elle n’était pas aussi belle que Tatiana, mais elle attirait les regards. Elle exerçait une sorte d’autorité naturelle sur le contingent russe. Elle avait quelque chose de rébarbatif, d’assez inquiétant, quelque part. Elle observait tout le monde un peu comme lui, mais d’un œil moins indulgent, il en avait la quasi-certitude. La plupart des Russes semblaient la craindre, à la façon de ces rongeurs voyant planer un faucon au-dessus d’eux. Mais peut-être craignaient-ils seulement de tomber désespérément amoureux d’elle. Si Michel allait sur Mars (ce qui n’était pas le cas), c’est à elle qu’il se serait intéressé avant tout.

Évidemment, Michel, qui était l’un des quatre psychologues censés participer à l’évaluation des candidats, ne pouvait succomber à aucune de ces affections. Ça ne l’ennuyait pas. Tout au contraire, il aimait cette contrainte, qu’il avait toujours eue avec ses clients. Ça lui permettait de se complaire dans ses pensées sans jamais envisager de passer à l’action. « Si on n’agit pas conformément à ses sentiments, c’est qu’on n’était pas sincère », disait un vieux dicton. Il se pouvait que ce soit vrai, mais si on n’avait pas le droit d’agir pour de bonnes raisons, alors on était peut-être sincère quand même. Il pouvait donc à la fois se permettre d’être sincère et éviter de prendre des risques. D’ailleurs, le dicton se trompait : l’amour de son prochain pouvait rester contemplatif. Il n’y avait rien de mal à ça.

Maya était à peu près persuadée d’aller sur Mars. Michel ne constituait donc pas une menace pour elle, et elle le traitait comme un parfait égal. Ils étaient plusieurs dans ce cas : Vlad, Ursula, Arkady, Sax, Spencer et d’autres. Mais avec Maya, ça allait plus loin. Il y avait une certaine intimité entre eux, depuis le tout début. Elle s’asseyait, elle lui parlait d’à peu près n’importe quoi, y compris du processus de sélection proprement dit. Ils parlaient anglais ensemble, leur connaissance partielle de la langue et leur accent à couper au couteau formant une musique pittoresque.

— Vous utilisez des critères objectifs pour sélectionner les gens, des profils psychologiques, ce genre de choses.