Un soir, en leur absence, j’affichai le programme complet et y introduisis mes propres estimations, pour trouver le moment où les accumulations déséquilibreraient suffisamment le système pour le faire s’effondrer. J’obtins environ soixante-dix ans.
C’était un résultat impressionnant, compte tenu des données de départ, mais l’univers est vaste et il leur fallait faire mieux.
Un jour où je réfléchissais à ce problème d’autarcie, une semaine ou un peu plus après le passage de la police, Andrew Duggins, Al Nordhoff et Valenski m’arrêtèrent dans le couloir. Duggins avait l’air gras et maladif, comme si la situation prélevait son dû sur lui.
« Nous avons appris que tu avais aidé les mutins à échapper à une flottille de la police du Comité qui passait près d’ici, m’accusa-t-il.
— Qui vous a raconté ça ?
— On ne parle que de ça à bord, dit-il rageusement.
— Qui ça, “on” ?
— Cela n’a pas d’importance », rétorqua Valenski dans son anglais haché, lourdement accentué. « La question est de savoir si la police du Comité est passée vendredi dernier pendant que nous étions enfermés tous les trois.
— C’est exact.
— Et tu as contribué à l’élaboration d’un plan pour leur échapper ? »
Je réfléchis. Eh bien, c’était effectivement vrai. Et je voulais être connue pour ce que j’étais. Je regardai Valenski dans les yeux. « On peut présenter les choses de cette façon, oui. » Étrange impression, de se retrouver à découvert…
« Tu les as aidés à éviter la capture ! explosa Duggins. Nous serions libres, à présent !
— J’en doute. Ces gens auraient résisté. La police nous aurait tous réduits en poussière. Je vous ai sans doute sauvé la vie.
— Le fait est que tu as aidé les mutins, dit Valenski.
— Tu les as aidés depuis le début », dit Duggins. L’animosité qui émanait de lui était presque tangible et je ne comprenais pas pourquoi. « Ta participation à l’attaque de la salle radio était une comédie, n’est-ce pas ? Destinée à t’attirer notre confiance. C’est toi qui les as mis au courant de nos plans, et maintenant tu les aides ! »
Je me retins de lui souligner le manque de logique de son accusation. Comme je l’ai déjà dit, la paranoïa est courante dans l’espace. « Qu’en penses-tu, Al ? fis-je d’un air désinvolte.
— J’en pense que tu es un traître. » La réponse de cet homme calme me fit marquer le coup.
« À notre retour sur Mars, déclara Valenski, ton comportement devra être signalé. Et tu ne participeras pas au commandement du vol de retour. Si tu en fais partie.
— J’ai l’intention de revenir sur Mars », dis-je d’un ton ferme, encore secouée par les paroles d’Al.
« Vraiment ? » Duggins ricana. « Es-tu sûre de pouvoir sauter du lit d’Oleg Davydov, le moment venu ?
— Andrew ! » J’entendis la protestation d’Al, mais j’étais déjà partie vers le réfectoire par un autre chemin, d’un pas rapide, scratch scratch scratch.
« Sale garce vendue ! » cria Duggins derrière moi. Ses deux compagnons essayaient encore de le raisonner lorsque je tournai le coin et me hâtai hors de portée de leurs voix.
Ébranlée par cette confrontation, consciente des pressions qui montaient de toutes parts autour de moi (quand serai-je comprimée en un nouveau matériau, me demandai-je ?), je déambulai à travers le labyrinthe de salons voisin des salles à manger. Les couleurs d’automne tiraient sur l’hiver : marrons léthargiques, davantage de blanc et d’argenté. Dans la galerie aux tapisseries, parmi les tentures ouvragées, il y avait un écran d’affichage couvert de messages, de jeux et de plaisanteries. Je m’arrêtai devant et une phrase m’attira l’œil. « Ce n’est que sous la pression d’une urgence sociale absolue qu’émergent synergétiquement les stratégies techniques alternatives résolument fonctionnelles. » Houlà, me dis-je, quel prosateur de génie a pondu ça ? Je regardai plus bas… la citation était attribuée à un certain Buckminster Fuller. Et ça continuait : « Nous sommes ici témoins de la prépondérance de l’esprit sur la matière et l’Humanité échappe aux limitations de son identification à une aire géographique circonscrite. » Ça, c’était certain.
Une partie de l’écran était réservée aux suggestions pour baptiser l’astronef. Chacun pouvait choisir sa couleur et ses caractères pour inscrire un nom dans cet espace. Cela commençait à être un peu encombré. La plupart étaient tristounets : le Premier, Numéro un, l’Astronef. Certains étaient meilleurs. Il y avait des allusions classiques, bien entendu : l’Arche, Santa Maria, Kon-Tiki III, Parce que c’est comme ça. Les noms des deux moitiés de l’astronef avaient été accolés – Lerdalgo, Himontov –, je doutais qu’ils soient choisis. Au centre de l’écran se trouvait la suggestion attribuée à Davydov : Anicare. J’aimais bien celui-là. Il y avait aussi le Transplutonien, qui faisait penser aux Vampires de l’espace. Environ un tiers des noms étaient écrits en caractères cyrilliques, que je parviens à peine à déchiffrer. De toute façon, cela devait être du russe. Ils avaient l’air bien, malgré tout.
Tandis que je regardais ces noms, je réfléchis à tout ce qui s’était passé, à Davydov, Swann et Breton, Duggins et Valenski. J’aurais des ennuis si je retournais sur Mars… si je retournais ? Quand je retournerai ! Saisie d’une colère sans objet précis, j’eus soudain l’inspiration d’un nom à ajouter sur l’écran. En caractères le plus gros possible, orange, je tapai juste en dessous de la proposition de Davydov : LA NEF DES FOUS. La nef des fous. Comme c’était juste. Nous serions une illustration de l’allégorie, avec moi au premier plan parmi les personnages principaux. Cela me fit rire et je me sentis mieux, bien que je susse que c’était illogique… sur ce, j’allai dîner.
Mais le lendemain, le sentiment d’oppression revint. Je me sentais comme un morceau de chondrite qu’on transformait en chantonnay. Le cours de mon existence avait été infléchi par cet événement et il n’y avait pas moyen de le redresser ; mon pouvoir de décision ne portait que dans cette nouvelle direction où un désastre final semblait de plus en plus probable. Ce sentiment d’oppression devenait insupportable et j’allai courir dans la centrifugeuse. Il était agréable de retrouver la gravité et de courir comme un hamster dans sa roue, comme une créature sans pouvoir de décision.
Je courais donc. Le sol de la centrifugeuse était fait de planches de bois incurvées, les murs et le plafond étaient blancs, ponctués de cercles rouges numérotés pour indiquer aux coureurs où ils en étaient. Les couloirs n’étaient pas précisément délimités, lent à droite, rapide à gauche. D’habitude, j’allais simplement jusqu’au mur gauche et me mettais à courir en regardant les lattes défiler sous moi.
Cette fois, j’entendis un bruit de course juste derrière moi et je m’écartai en me disant : Imbéciles de sprinters ! C’était Davydov. Il arriva à ma hauteur.