« Cela ne t’ennuie pas que je coure avec toi ? »
Je secouai la tête, bien que je n’aime pas trop courir en compagnie. Nous fîmes quelques tours côte à côte.
« Tu cours toujours aussi vite ? »
En fait, quand je m’entraîne, c’est sur moyenne distance, et mon but est de faire monter mon pouls à quatre-vingt-dix maximum et de l’y maintenir pendant vingt ou trente minutes. C’est pousser les limites. Quand Davydov me posa cette question, je courais depuis presque une demi-heure et étais près de m’effondrer. Je dis néanmoins : « Ou plus vite. »
Il poussa un grognement. Nous continuâmes. Sa respiration s’accélérait.
« Vous êtes bientôt prêts à partir ? demandai-je.
— Oui. Dans quelques jours, je pense.
— Vous aurez une autarcie suffisante ? »
Il me jeta un bref coup d’œil ; il savait que j’étais au courant que non. Puis il regarda à nouveau ses pieds, plongé dans ses pensées.
« Non », dit-il. Quelques foulées. « Pertes d’eau. Accumulation de déchets. Pas assez de carburant.
— Combien pouvez-vous tenir ?
— Quatre-vingts. Quatre-vingts ans. »
Je souris un instant, satisfaite de la précision de mes calculs. Ils auraient dû m’avoir avec eux depuis le début, me dis-je. « Et ça ne t’inquiète pas ? »
Il regarda de nouveau le sol. Nous fîmes un bon nombre de foulées, presque un tour complet.
« Si », reconnut-il avec un léger bafouillement. « Si, je suis inquiet. » Quelques foulées. « Il faut bien. Je m’arrête. Tu me rejoins ? Dans la salle de jeu ?
— Dans quelques minutes. » Il ralentit brutalement et se déporta sur la droite. J’agitai une main sans me retourner et me remis à courir librement. Je repensais à l’expression qu’il avait eue et à son soulagement quand il avait dit : « Si, je suis inquiet. »
Au bout de six mille mètres, je remontai jusqu’au moyeu, sortis de la centrifugeuse et m’épongeai. Je descendis à la salle de jeu ; je me sentais bien mieux, fatiguée et forte dans l’apesanteur.
Davydov était dans un coin isolé de la pièce ; assis à une table pour deux, il regardait par le petit hublot voisin. Il semblait que les saisons s’accéléraient à bord, les cloisons étaient de nuances sombres : marron, bleu d’orage et argent. Je m’assis à côté de lui et nous contemplâmes le petit carré d’étoiles. Il m’apporta une bulle de lait. Les soucis creusaient son large visage sombre et il évitait mon regard.
« Quatre-vingts ans, ce n’est pas très long, fis-je remarquer.
— Non. Cela pourrait suffire, avec de la chance.
— Mais ce n’est pas autant que tu l’espérais.
— Non. » Ses lèvres étaient serrées. « Pas du tout.
— Qu’allez-vous faire ? »
Il ne répondit pas. Il but quelques gorgées à sa bulle, se tripota les joues. Je n’avais jamais vu chez personne une telle expression d’incertitude. Cela me fit réfléchir. Il avait consacré une grande partie de sa longue vie à l’idée de cet astronef, de cette expédition. Soudain, elle s’était réalisée !… et elle n’était pas aussi bonne que prévu ; beaucoup plus dangereuse. Il était rongé par le doute. Il s’apercevait à présent qu’il conduisait peut-être des gens à la mort ; je le voyais sur son visage. Ce passage du rêve à la réalité avait opéré sur lui l’effet habituel… il avait fait apparaître la possibilité d’un échec, exacerbé son sens du danger, et lui faisait peur.
« Vous pourriez faire machine arrière, dis-je. Aller vous mettre en orbite terrestre et dire aux Terriens ce que vous avez fait et pourquoi. Vous pourriez plaider pour un véritable vaisseau stellaire. Le Comité n’oserait pas vous attaquer dans l’espace terrestre. »
Il secouait la tête. « Il n’en aurait pas besoin. Les forces américaines et soviétiques le feraient pour lui. Ils nous aborderaient, nous feraient descendre et demanderaient au Comité quoi faire de nous.
— Pas si le Comité s’est fait renverser par cette révolution dont tu m’as parlé.
— J’en doute. Le Comité a les choses trop bien en main, et les puissances terriennes sont derrière lui.
— Eh bien, vous avez quatre-vingts ans… vous pourriez jouer à cache-cache dans le système solaire, contacter la Terre et Mars par radio pour faire savoir qui vous êtes et éviter de vous faire prendre en attendant d’être devenus une cause célèbre que plus personne n’ose toucher… »
Il secouait à nouveau la tête. « Ils nous pourchasseraient jusqu’au bout. Ce n’est pas dans ce but que nous avons fait tout cela.
— Mais quatre-vingts ans, ce n’est pas assez pour un vol interstellaire !
— Si. Si, c’est assez…
— Oleg ! Tu ne peux pas dire que c’est assez, uniquement parce que cela suffirait à vous amener jusqu’à la plus proche étoile. Il vous faudra chercher une planète habitable, quatre-vingts ans ne sont pas suffisants. »
Il regarda par la fenêtre, but quelques gorgées, « Mais pendant ce temps, dit-il, nous perfectionnerons les systèmes de recyclage. Ce qui nous donnera plus de temps.
— Je ne vois pas ce qui te fait dire cela.
— Nous avons beaucoup de matériel, de pièces détachées et une des meilleures équipes de concepteurs de système jamais réunie. S’ils sont suffisamment capables, nous aurons tout le temps que nous voudrons. »
Je le dévisageai. « Ça fait un gros “si”. »
Il hocha la tête. Il avait toujours son air inquiet. « Je sais. Il ne me reste qu’à espérer que notre équipe de spécialistes en biosurvie soit la meilleure possible. »
Nous restâmes encore un moment assis en silence, puis la voix d’Ilène appela Davydov vers une quelconque affaire, et je restai à méditer sur le sens de sa dernière phrase. Elle n’était pas si obscure que cela et je grinçai des dents en sentant monter la pression.
Plus tard dans la journée, alors que je sentais toujours la lente progression de la compression qui devait me transformer, j’allai dîner avec Swann. Il était d’excellente humeur et me parla longuement des perfectionnements apportés aux systèmes de navigation et de propulsion de l’astronef. Ils allaient devoir alterner plusieurs fois accélérations et décélérations, ils pourraient maintenant le faire avec moins de carburant.
« Qu’as-tu donc ? » demanda-t-il après avoir remarqué qu’il faisait les frais de la conversation.
« Comment allez-vous sortir du système solaire ? répondis-je. Sans que la police du Comité repère l’échappement de vos fusées ?
— Nous garderons quelque chose entre eux et nous tout le temps qu’elles marcheront. Tout d’abord, le Soleil sera entre nous et Mars, puis nous couperons les moteurs tant que nous n’aurons pas atteint Saturne. Nous resterons en orbite quelque temps, puis nous partirons vers Pluton. » Il me regarda d’un drôle d’air. « Cela ne fait que quelques poussées à découvert. Mais tu ne diras rien ?
— Il faudra qu’ils me l’arrachent par la force, dis-je d’une voix morose. Ou qu’ils me droguent. Tu ferais sans doute mieux de ne plus rien me dire.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Duggins et Valenski ont l’intention de raconter au Comité que j’ai collaboré avec vous. Je pourrais finir sur Amor, pour ce que j’en sais.
— Mon Dieu ! Oh ! Emma… tu devras nier leurs accusations. La plupart de ceux qui retournent te soutiendront.
— Peut-être. Il va y avoir une sacrée pagaille.
— Attends-moi. Je vais chercher une bouteille de vin. » Ils faisaient un bon petit vin blanc, à bord de l’Aigle-Roux, avec seulement quelques pieds de vigne. En son absence, j’essayai de me rappeler s’il y aurait des vignes sur l’astronef. Non. Trop de déchets.