J’entrepris de boire la plus grande partie de la bouteille sans trop participer à la conversation. Après dîner, nous regagnâmes nos chambres. Eric m’embrassa devant ma porte et je lui rendis son baiser presque rageusement. Ivre… « Allons dans ma chambre », dit-il et je me surpris à acquiescer. Nous y allâmes et il ne me vint pas à l’esprit de me demander si c’était bien avec lui que j’avais envie de coucher… Dans sa chambre, nous éteignîmes les lumières et nous déshabillâmes en nous embrassant, suspendus dans les airs. Faire l’amour fut l’occupation agréable et délicate que c’est habituellement en apesanteur… s’accrocher au lit, se déplacer lentement à des moments inopportuns, boucler les sangles Velcro. Je m’abandonnai à mes sensations en m’émerveillant une nouvelle fois de voir combien les amants s’ouvrent l’un à l’autre. J’éprouvais un élan d’affection pour ce vieil ami, cet homme doux et chaleureux, cet exilé insensé qui fuyait l’Humanité. Que penser de lui ? Que fuyait-il, après tout, sinon les troubles et la répression sur Mars, la folie furieuse de la Terre, notre mère patrie, notre berceau… il fuyait la haine et la guerre. Si seulement ils pouvaient comprendre que tout le monde est aussi humain que l’est votre amant… Peut-être s’en souviendraient-ils à bord de l’astronef, me dis-je avec tristesse.
« Emma », dit-il tandis que nous flottions enlacés. « Emma ?
— Oui ?
— S’il te plaît, viens avec nous.
— … Oh ! Eric !
— S’il te plaît, Emma. Nous avons besoin de toi. Ce sera une belle vie, une de celles que vivent les grands hommes. Et je te veux avec nous. Cela changerait tout pour moi…
— Eric.
— Oui ?
— Je veux vivre sur Mars. J’y suis chez moi.
— Mais… » Il s’interrompit, soupira.
Nous flottions, et pour une fois l’apesanteur ressemblait à la gravité, une gravité faisant pression de toutes parts. Des larmes s’échappaient de mes yeux.
C’était pour moi l’occasion de me joindre au plus fabuleux voyage de l’Humanité. J’aurais voulu n’avoir pas tant bu. « Je veux retourner dans ma chambre », murmurai-je. J’allumai la lampe du bureau, récupérai mes vêtements dans les airs, évitai le regard triste d’Eric. Je l’embrassai avant de partir.
« Tu y réfléchiras ? demanda-t-il.
— Oh ! oui, dis-je. J’y réfléchirai… »
Au cours des derniers jours, ils vidèrent l’Aigle-Roux, le laissant tout juste capable de rentrer. Nadezhda et Marie-Anne avaient l’air hagard. Un beau jour, je les aidai à rassembler leurs affaires pour déménager sur l’astronef. Marie-Anne s’essuya les yeux et m’embrassa. Nous étions toutes les trois plantées là, trio de féminité raisonnable dans un monde de fous… mais elles partirent.
La pièce vide et nue était oppressante. Je sortis pour flotter à travers le vaisseau, dédaignant l’habituel numéro d’équilibre sur Velcro ; je prenais les nombreux virages d’un mouvement paresseux du bout des doigts. Je volais comme dans un rêve par tout le vaisseau sans vouloir reconnaître les rares personnes que je croisais. C’était la période nocturne, l’éclairage des coursives était réduit aux veilleuses. De-ci de-là, de petits groupes étaient réunis dans les salons où ils discutaient calmement en buvant à des bulles qui planaient au-dessus d’eux comme des djinns dans leurs gargoulettes. Ils ne relevaient pas les yeux sur mon passage.
Je traversai les quartiers d’habitation silencieux (par les portes ouvertes, j’apercevais des gens qui emballaient leurs affaires pour passer sur l’astronef), montai jusqu’aux vastes cales ténébreuses du sommet, parmi le matériel de minage abandonné, les « waldos » semblables à des monstres ou de tristes robots mutilés, à demi invisibles dans les ombres qu’ils projetaient. Je descendis le long puits de circulation jusqu’à la centrale d’énergie, brillamment éclairée, bourdonnante, vide. Puis je remontai vers la passerelle où je me tins devant la large baie vitrée pour regarder la « chose ».
Eh bien, me dis-je, le voilà. Je pouvais partir sur le premier vol vers les étoiles. J’avais le sentiment que cela aurait dû être en quelque sorte plus impressionnant, une invitation en règle : entretiens avec d’importantes commissions, batteries de tests, acceptation notifiée par vidéogramme, l’attention de deux planètes. Au lieu de cela, il n’y avait que deux vieux navires minéraliers accouplés par des amis séditieux… et je me faisais inviter par ces amis, parmi lesquels deux hommes qui avaient compté pour moi pendant des années. Cela ne semblait pas juste. J’évoquai toute la littérature sur les voyages interstellaires, toutes ces petites sociétés en vase clos, dérangées, incestueuses, dégénérées. Pourtant cette expédition, dont les membres vivraient jusqu’au bout du voyage, ne tournerait pas ainsi. Mais était-ce bien sûr ? Ils deviendraient peut-être fous à rêver de savanes. J’eus soudain une conscience aiguë d’être dans une petite bulle d’air comparable à un scaphandre géant…, j’étais dans un sous-marin en plongée, à des millions de mètres dans un océan de vide.
Non, je ne pouvais pas partir avec eux. Ils réussiraient peut-être – si je venais, Nadezhda et moi parviendrions certainement à maintenir opérationnel le système de survie – mais je ne pouvais pas partir. J’avais besoin de marcher sur un sol ferme, sur le sol nu de Mars.
Les évocations de ces livres me vinrent à nouveau à l’esprit et je vis le double vaisseau qui dérivait à des années-lumière, vide, squelette d’un rêve avorté.
Je pouvais les empêcher de partir. Cette pensée me fit jeter un coup d’œil furtif aux silhouettes silencieuses assises aux commandes du vaisseau. Elles m’ignoraient.
Je ne pouvais rien faire en ce qui concernait l’astronef. Mais si je sabotais l’Aigle-Roux, ils seraient bien obligés de… de quoi ? Ils ne voudraient pas nous tuer, et ainsi tout le monde serait peut-être sauvé… Il y avait dans la cabine de Davydov des codes d’accès permettant d’ouvrir les vannes des cuves à deutérium.
Sans vraiment y penser, je me laissai dériver hors de la passerelle. Flottant toujours comme un esprit désincarné, je parvins à la chambre de Davydov, à un des angles du pont supérieur. La porte était entrouverte. Il y avait de la lumière à l’intérieur.
Je frappai à la porte, accrochée au chambranle. Pas de réponse. J’avançai la tête et regardai à la ronde. Personne ? Une simple lampe de bureau éclairait la pièce. J’étais sur le point de poser le pied sur la bande Velcro du plancher, mais je me ravisai… trop bruyant. Je repoussai un peu plus la porte et me glissai à l’intérieur.
Il était endormi. Il avait rapproché deux chaises et était étendu, la tête et les épaules sur l’une, les genoux sur l’autre. Il avait la mâchoire pendante et respirait calmement. À la lumière de la lampe de bureau, je remarquai que ses cheveux avaient la même texture crépue que le tapis Velcro.
Un long moment, je planai dans les airs en observant son visage sombre, plus noir encore dans la pénombre. Il avait l’air si naturel.
Sur le bureau, dans la lueur de la lampe, quelques feuilles étaient éparpillées sous un presse-papiers. De toute façon, j’étais déjà indiscrète ; je repoussai le mur de la pointe des pieds pour aller y jeter un coup d’œil.
C’étaient des diagrammes, plusieurs versions de la même chose. Sous une feuille étaient posés un compas et une règle. Les diagrammes étaient tous circulaires, ou presque : les dessins, construits à partir de plusieurs arcs de cercle, représentaient des circonférences légèrement aplaties sur un côté. Autour de celles-ci étaient disposés de petits rectangles noircis au crayon différemment orientés. Je vis un léger griffonnage sous une longue série de chiffres. Quelque chose pour laisser une marque sur le monde, quelque chose pour montrer que nous sommes passés par là… Le crayonnage était taché, comme si l’on y avait frotté le dos de la main. Le tiret final s’étalait à travers la page.