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Je regardai un long moment les petits rectangles noirs, détournant une fois ou deux les yeux vers Davydov. Un projet de monument à leur gloire, consacré à un groupe qui quittait tout ce qu’avait connu et partagé l’Humanité. « Quelque chose pour montrer que nous sommes passés par là… » Je dérivais dans cette pièce obscure, sans autre bruit que le murmure aérien de la ventilation, et je sentis monter en moi le vide, la désolation. Nous allions tous mourir. C’était la première fois de ma vie que j’avais cette pensée et y croyais vraiment. Il était facile de ne pas y penser, avec les moyens que nous avions découverts de repousser l’échéance, d’un millénaire, peut-être. Mais la mort finirait par venir. Les diagrammes étalés sur le bureau me semblaient des ensembles de pierres tombales. Des projets pour une nécropole. Voilà comment nous montrons que nous sommes passés par là ; c’est tout ce que nous pouvons faire.

Je survolai le dormeur, m’étendis à l’horizontale au-dessus de lui. Même l’exilé désire laisser un souvenir. Pauvre petit groupe dépenaillé, avec leur rêve stupide… J’aurais voulu être succube pour pouvoir le posséder sans qu’il se réveille tout à fait, sans qu’il redevienne conscient et humain. Il respirait calmement. Je m’éloignai avec un frisson convulsif, me repoussai contre un mur, vers la porte, et me glissai dans le couloir. J’avais renoncé à mon projet de saboter l’Aigle. Mon rôle n’était pas de m’immiscer dans la façon dont autrui choisit de mourir ou de laisser auparavant une trace.

Ils seraient bientôt partis.

De retour dans ma chambre, je sombrai dans un sommeil agité. Je m’éveillai une fois à demi pour me retrouver blottie dans un coin, étendue à la verticale à côté du lit. Je tâtonnai à la recherche d’une sangle Velcro, plaquai celle-ci sur les bandes de chaque côté de moi et retombai endormie. C’était le genre de nuit où vous vous réveillez toutes les heures en vous disant que vous n’avez pas dormi une seconde ; les rêves dont vous vous souvenez ont l’aspect de pensées vagabondes. Je dormis, me réveillai, dormis, fis l’aller et retour jusqu’aux toilettes comme une somnambule, dormis de nouveau. Je ne voulais pas me réveiller. J’étais épuisée.

Bien des heures plus tard, un coup à la porte me sortit du lit. Je jaillis hors de mes attaches Velcro, atterris sur le mur opposé. Je repris mes esprits et ouvris.

C’était Davydov. Je clignai des yeux, confondant cet instant avec celui où je l’avais vu pour la dernière fois. J’étais encore en plein rêve.

« Nous aimerions que tout le monde se rende sur l’astronef pour une dernière réunion, dans deux heures.

— C’est le départ ? »

Il hocha la tête. « Veux-tu y aller avec moi ? Je traverse bientôt.

— Euh… oui. Laisse-moi me préparer. »

Après avoir fait ma toilette, je le rejoignis sur l’aire d’envol et nous franchîmes l’espace qui séparait les vaisseaux. L’astronef avait toujours le même aspect de chantier.

Le Lermontov était plus vide que dans mes souvenirs. Davydov m’entraîna par le tunnel grossier du sas tubulaire reliant les deux navires pour me faire visiter les quartiers d’habitation de l’Hidalgo : des cloisons avaient été abattues et les chambres étaient deux fois plus grandes qu’avant. L’hôpital avait été étendu, essentiellement pour des besoins de stockage. Nous passâmes devant des piles de caisses en plastique, dont une qui bloquait presque complètement un couloir. « Nous sommes encore en train d’emménager », expliqua Davydov. Il semblait empreint d’une fierté tranquille, capitaine d’un astronef flambant neuf, tous ses doutes disparus dans la nuit alors que les miens s’étaient accumulés.

« Je suis fatiguée », me plaignis-je.

Nous retournâmes sur la passerelle du Lermontov. Il restait encore un peu de temps avant la réunion. Après celle-ci, ceux qui retournaient repasseraient sur l’Aigle-Roux. L’heure de la séparation était venue.

Ils ne laissaient qu’une navette à l’Aigle-Roux, et juste assez de carburant pour accélérer jusqu’à cinquante kilomètres-seconde et pour décélérer… ce qui signifiait un vol en apesanteur autour du Soleil pendant presque tout le voyage de retour. Je jurai quand Davydov m’apprit cela. J’en avais marre de l’apesanteur !

« Je suis désolé pour tout ce que nous t’avons fait, dit-il par la fenêtre. Tout ce que nous t’avons imposé…, les risques auxquels nous t’exposons.

— Eh ! »

Il me tournait le dos. « Les choses devraient s’être tassées, le temps que vous arriviez.

— Je l’espère. » Je ne voulais pas penser à cela. Nous méritions un retour au calme.

« Je regrette que tu ne viennes pas avec nous, Emma. »

Cela me réveilla. Je regardai son dos tourné. « Pourquoi cela ?

— Tu… tu étais la dernière de l’extérieur. Et je n’avais pas parlé à quelqu’un de l’extérieur depuis des années… pas véritablement parlé, j’entends. Si… si tu avais décidé de te joindre à nous, cela aurait signifié beaucoup pour moi.

— Tu n’aurais pas à te sentir coupable de me renvoyer vers Mars et ce qui peut s’y passer, dis-je, cruelle.

— Oui, oui, je suppose que c’est vrai. Et… et je n’aurais pas à considérer comme terminé ce qu’il y a eu jadis entre nous… » Il se retourna enfin vers moi, s’approcha. « J’aurais apprécié ta compagnie, dit-il lentement.

— Et si je partais, j’aurais moi aussi apprécié ta compagnie. Mais je ne pars pas. » Je m’en tenais à ça.

« Je sais. » Il détourna les yeux ; il semblait chercher ses mots. « Ton avis a pris de l’importance pour moi. »

Je répondis d’un ton las : « Pas tant que ça. » Ce qui était vrai.

Il fit la grimace. Je regardai ses lèvres se serrer de tristesse. Quelque part en moi, un courant s’inversa, mon humeur commença à s’alléger. Après un long silence, je me redressai précautionneusement (je m’aperçus que je m’étais appuyée au fauteuil du navigateur), m’approchai de lui, me mis sur la pointe des pieds (une main sur son épaule) et l’embrassai légèrement sur les lèvres. Un millier de phrases se pressaient dans ma bouche. « Je t’aime bien, Oleg Davydov », dis-je un peu bêtement. Je fis un pas en arrière pour lui échapper. « Allez, descendons au terrain de football. La réunion ne peut pas commencer sans toi. » Je me dirigeai vers la porte, tout à fait certaine de ne pas vouloir poursuivre cette conversation.

Arrivés à la porte, il m’arrêta et, sans un mot, me prit dans ses bras pour une de ces étreintes d’ours russe qui vous font comprendre que vous n’êtes pas le seul être conscient au monde, à cause de l’intensité de la chair. Je le serrai dans mes bras en me souvenant de notre jeunesse. Puis nous descendîmes par le puits vers le terrain de sport agrandi… Et ce fut ainsi que nous nous séparâmes.

Cette réunion finale dans le grand espace aménagé sur le Lermontov fut étrangement flottante. Pour chacun des deux groupes, l’autre était en train de mourir. J’avais l’impression que des kilomètres de plastacier me séparaient des autres. Puis tout le monde se mit à tourner en rond pour se dire au revoir. Tout se passa très vite. Je me sentais très fatiguée. Nadezhda et Marie-Anne mirent la main sur moi et m’embrassèrent. J’avançais avec les autres vers le couloir menant aux navettes tout en disant : « Au revoir-adieu… au revoir. » Puis Eric se retrouva devant moi, me serra dans ses bras. Davydov était à son côté. Ils s’entre-regardèrent. Davydov dit : « Voilà qui tu laisses derrière toi, hein ? » Puis il me prit le bras et m’entraîna dans le couloir. « Au revoir ! » cria Eric. « Oui », marmonnai-je. Et nous nous retrouvâmes sur l’aire d’envol.