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« Au revoir, Emma. Merci pour ton aide, dit Davydov.

— Fais attention à toi », répondis-je, la gorge serrée.

Il secoua la tête.

« Au revoir, Oleg Davydov. » Je pouvais à peine parler.

Il tourna les talons et quitta les lieux. Je montai à bord de la navette et nous jaillîmes dans l’espace vers l’Aigle-Roux d’où nous étions venus. Une fois à bord, les nouveaux membres d’équipage se dévisagèrent. Trois membres de l’AIM qui avaient décidé de retourner sur Mars ; dix ou douze personnes farouchement opposées à cette expédition interstellaire regroupées autour de Duggins et de Valenski ; une autre douzaine d’individus restés indifférents, ou qui avaient prêté main-forte. D’un accord tacite, nous nous dirigeâmes vers la passerelle. Je m’approchai de la fenêtre pour regarder une dernière fois l’astronef. Le soleil était derrière nous et, pendant une seconde, notre ombre passa sur le double navire.

Plantée devant cette fenêtre, le regard fixe, j’étais incapable de réfléchir… chaque pensée qui me venait mourait, court-circuitée.

L’astronef se mit en mouvement. Impuissante, je l’accompagnai le long de la baie. Avec les autres, je le vis obliquer et s’éloigner : d’abord une ceinture brillante, puis un collier, un bracelet, une bague et enfin une pierre argentée qui diminua, diminua avant de disparaître.

Il ne nous restait plus qu’à rentrer chez nous, sur notre planète rouge. À cette idée, noyant tout le reste, j’éprouvai un immense soulagement.

Depuis, nous avons tous assumé les tâches qui étaient dans nos cordes et moi, dans l’intimité de ma chambre solitaire, j’ai écrit ce journal… dans l’espoir de préserver, pour l’Emma des siècles à venir, une trace de ces derniers mois.

Indubitablement, jamais l’Aigle-Roux n’a embarqué équipage plus étrange. Ethel Jurgenson, Youri Kopanev et moi avons pris en charge les opérations sur la passerelle, ce qui consiste surtout, jusqu’ici, à surveiller les cadrans. À son tour, Valenski nous surveille en arpentant la passerelle comme un professeur durant une composition. Ginger Sims, Amy Van Danke et Nikos Micora, un des membres de l’Association qui ont décidé de rentrer (un garçon très calme), prennent soin de la ferme avec l’aide de trois ou quatre autres, dont Al Nordhoff. C’est à moi qu’ils font leurs rapports, mais Valenski tient à être présent pendant tout le temps que nous travaillons.

Malgré cette atmosphère de suspicion, les relations entre les différentes factions à bord sont meilleures qu’au début. Vers le quatrième jour de notre voyage, Youri et Duggins ont commencé à se battre au réfectoire ; Sandra et quelques autres ont dû les séparer. Les deux protagonistes étaient assez joliment amochés, Duggins en particulier qui avait effectué un vol plané sur le dos par-dessus une table, spectacle magnifique à mes yeux. Pendant quelques jours, nous fûmes comme deux camps sur le pied de guerre. J’allai finalement discuter avec Valenski dans sa chambre. « Vous vous occupez de vos affaires et nous des nôtres. Chacun se contente de faire son travail. Quand nous arriverons sur Mars, ils arraisonneront le vaisseau et tout le monde pourra raconter ce qu’il veut.

— Ça me va. C’est toi qui auras alors des problèmes, pas moi. »

C’est sans doute assez vrai. Mais depuis les choses ont été relativement calmes. À l’occasion de nos réunions privées, Youri a suggéré de nous emparer du vaisseau pour gagner la Terre, mais nous avons rejeté cette idée. Tout d’abord, personne ne voulait prendre le risque d’une confrontation violente avec les loyalistes. Mais je crois surtout que personne ne voulait envisager l’idée d’aller sur Terre. Avec ses guerres, ses masses affamées, sa pesanteur… nous sentions tous instinctivement que rien sur Mars ne pouvait être pire. D’ailleurs, comme le fit remarquer Sandra, la Terre n’est rien d’autre que la patrie des maîtres du Comité et, partant, n’a rien d’un havre pour nous.

Nous cinglons donc vers Mars, et nous attendons. J’ai vécu ces jours comme une somnambule ; mon esprit revivait les mois précédents alors que je rédigeais ces Mémoires, ou bien il s’égarait vers Saturne avec l’astronef et son équipage, mes amis. Au début, j’étais incapable de contrôler cette attitude et je dérivais à travers l’Aigle-Roux sans répondre à mes compagnons. Plus tard, je la cultivai délibérément parce que j’avais remarqué qu’elle tendait à apaiser tout le monde à bord.

Nous n’avons pas d’émetteur, alors nous écoutons ce que nous pouvons capter sur le récepteur. Il n’y a pas grand-chose. Manifestement, l’agitation s’est poursuivie sur Mars ; ne pas savoir vers quoi nous retournons ne nous simplifie pas la vie…

Mais nous ne tarderons pas à le savoir. J’ai occupé mon temps à remplir ce journal, certainement imparfait, car qui peut transcrire sur le papier le déferlement étonnant de l’expérience vécue ? Cela m’a cependant fait passer le temps. Nous commençons aujourd’hui la décélération qui ramène avec elle l’attraction du plancher tant souhaitée. Et nous serons bientôt de retour dans l’espace martien. Si je le peux, je continuerai à griffonner dans ce petit carnet pour lui donner une sorte de conclusion. Mais je crains qu’ils ne nous jettent tous en prison.

Ce sont les rebelles qui sont venus à notre rencontre.

Je n’oublierai jamais la tête qu’a faite Andrew Duggins. La réalité l’avait trahi ; les insurgés jaillissaient de toutes parts, même sur le sol de sa patrie où il les attendait le moins, et il ne pouvait leur échapper.

Et pourtant, je suis sûre que plusieurs d’entre nous, les collaborateurs, n’étaient pas moins déconcertés de se faire accueillir par les forces anti-Comité.

Voici donc comment cela s’est passé : ils sont venus à notre rencontre juste au-delà de l’orbite d’Amor dans un de ces petits vaisseaux de la police utilisés pour patrouiller dans l’espace autour de Phobos et Deimos et transporter les prisonniers sur Amor. Je regardais le croissant rouge de la planète par la baie de la passerelle, me demandant si j’y reposerais jamais le pied, quand ils ont jailli du puits de circulation – environ dix hommes et femmes à l’air tendu vêtus de combinaisons de travail. Ils pointèrent sur nous le long museau de leurs armes, des fusils à lumière cohérente, et pendant un long moment de tension je crus qu’ils allaient supprimer tous les témoins de la mutinerie…

« C’est l’Aigle-Roux ? » demanda un homme blond, car il nous avait été impossible de répondre par radio à leurs questions excédées.

« Oui », répondirent deux ou trois d’entre nous.

Il hocha la tête. « Nous sommes la cellule texane de l’Alliance Washington-Lénine. Vous voilà libérés… » Il sourit, de la tête que nous faisions, je suppose. « Nous allons vous emmener au plus tôt à New Houston, une cité libre. »

C’est alors que Duggins prit l’air de celui qui voit le monde basculer. Ethel et moi nous regardâmes bouche bée… Youri nous tenait toutes deux dans ses bras et s’avançait lentement devant les armes. Il commença à expliquer notre histoire au blond mais, avant qu’il soit arrivé bien loin, on nous escorta sur l’aire d’envol pour passer sur le croiseur de la police. Là, nous fûmes séparés en plusieurs petits groupes et interrogés par deux des rebelles. Je ne tardai pas à être conduite dans une pièce où se trouvaient le blond et une femme de mon âge.