« Vous êtes Emma Weil ? »
Je leur dis que oui. Ils me posèrent quelques questions sur l’AIM et ses activités. Je confirmai l’histoire de Youri et des autres.
« Alors, il y a eu une révolution ? dis-je. Et le Comité a été renversé ? »
Ils secouèrent la tête. « Les combats continuent », dit la femme, qui s’appelait Susan Jones.
Le blond était son frère. « En fait, dit-il, cela ne va pas si bien pour nous. » Il se leva. « Au début, le soulèvement s’étendait à toute la planète, mais maintenant… nous tenons toujours Texas…
— Bien sûr », dis-je, et ils sourirent.
« Ainsi que le secteur soviétique. On se bat encore pour Mobil, Atlantic et dans les tunnels de Phobos. Mais les troupes du Comité ont repris le contrôle partout ailleurs.
— Et la Royal Dutch ? » demandai-je, la gorge soudain serrée.
Ils secouèrent la tête. « Reprise.
— Les combats ont été durs ?
— Il y a eu beaucoup de morts », déclara Susan Jones.
Son frère ajouta : « Ils ont brisé le dôme d’Hellas. Tué beaucoup de monde à l’intérieur.
— Ils n’ont pas osé faire ça ! » m’écriai-je. Hellas…
« Et si… Peu leur importe le nombre de victimes. Il y en aura toujours d’autres, sur Terre, pour prendre leur place.
— Ils évitent cependant les dégâts matériels, dit Susan d’un ton amer. C’est à notre avantage. Sinon, je ne doute pas qu’ils auraient déjà entièrement détruit New Houston.
— On dirait que vous êtes en train de perdre. »
Ils ne me contredirent pas.
Brusquement, la pesanteur s’accentua et nous devînmes plus lourds. Encore plus lourds.
« Mais je suis de votre côté, dis-je sans l’avoir prémédité. Je suis avec vous si vous voulez bien de moi. »
Ils hochèrent la tête. « Tu es des nôtres, dit Andrew Jones. Nous aurons besoin de spécialistes en systèmes de survie, quoi qu’il arrive. »
Nous retrouvâmes la pesanteur familière de Mars. Une minute plus tard, il y eut une légère secousse. J’étais rentrée chez moi.
J’ai donc rejoint la révolution.
Lorsque nous nous fûmes installés dans l’appartement que les rebelles utilisaient comme quartier général – c’était dans le district de Dallas, la zone industrielle de la ville, près des installations de distribution d’air et d’eau, en bordure du cratère de New Houston –, je demandai à Susan Jones ce qu’ils allaient faire de Duggins, Valenski et leur groupe.
Elle sourit. « Nous leur avons expliqué la situation et leur avons donné le choix : se joindre à nous ou se faire enfermer. Nous leur avons dit la vérité au sujet du Comité, leur avons décrit ce qu’était Amor. Nous leur avons dit que si l’un d’eux se joignait à nous pour avoir ensuite des activités contre-révolutionnaires, nous le fusillerions.
— Et alors ?
— Ils ne se sont pas encore tous décidés. La plupart de ceux qui l’ont fait ont opté pour la détention.
— Al Nordhoff est un homme bien…
— Il a choisi la prison. »
Bien sûr. Et tous ceux qui avaient aidé à construire l’astronef avaient choisi de se joindre aux révolutionnaires. Pas surprenant, bien que je garde le sentiment que certains auraient préféré être accueillis par le Comité. (Suis-je dans ce cas ?)
On nous emmena pour une courte réunion avec le commandement révolutionnaire local – un autre genre de comité, un groupe d’environ vingt-cinq individus débraillés et malodorants. Ils ressemblaient quelque peu à mon équipe après une dure journée de travail à la ferme. En pis. Susan Jones leur raconta ce qu’elle savait de nos aventures, ainsi que l’histoire de notre sauvetage – si on peut l’appeler comme ça. Nous répondîmes à quelques questions. Ils eurent l’air contents de nous voir ; c’était là un projet anti-Comité couronné de succès. Je commençais à me sentir très fatiguée. Je n’avais pas dormi depuis fort longtemps. Enfin, ils nous raccompagnèrent à nos chambres et je sombrai dans le sommeil à peine la tête posée sur l’oreiller.
Aujourd’hui, ils veulent que nous nous reposions. Andrew Jones dit que certains d’entre eux veulent encore nous parler. J’ai profité de l’occasion pour rédiger le récit de notre arrivée. À présent, je vais me recoucher. La pesanteur martienne, que pourtant j’adore, me semble bien lourde, ces jours-ci.
J’ai parlé cet après-midi à Andrew Jones. Il m’a dit que la révolution a éclaté partout en même temps, dans toutes les grandes villes de la planète. La flotte spatiale soviétique s’est rebellée en totalité et a attaqué par surprise le reste des vaisseaux du Comité, avec un succès dévastateur. « C’est pour ça que nous avons pu venir vous intercepter. Nous contrôlons encore en partie l’espace martien. Les voies ferrées reliant les villes ont été sabotées, en particulier les ponts et autres points stratégiques. Dans chaque ville, nous avons pris d’assaut les châteaux d’eau et les centrales atmosphériques, ainsi que certaines casernes de la police. Ces dernières attaques ont connu des succès divers. Il y avait autant de policiers que de rebelles, si bien qu’il y a eu bataille rangée dès le départ. Des combats de rue dans toutes les villes… Les U. S. A. et l’U. R. S. S. ont envoyé des renforts au Comité », dit Andrew pour terminer. « Ils sont arrivés récemment. Quelques gros vaisseaux, de vrais tueurs à longue distance, avec de l’armement antipersonnel de pointe.
— Vous ne devez pas trop les inquiéter, s’ils en sont encore à essayer de sauver les bâtiments et les installations.
— Je sais », répondit Andrew, amer et découragé. « Ils s’imaginent pouvoir tout simplement nous éliminer et rentrer en possession de leurs biens.
— Et vous avez perdu le contact avec beaucoup de villes tenues par les insurgés ?
— Tout juste. » Sa gaieté était sinistre. « Ils ont repris la plupart des secteurs, comme je l’ai dit. Ils descendent sur les centrales atmosphériques et les châteaux d’eau et tuent tous ceux qui s’y trouvent… S’il y a encore de la résistance, ils coupent l’air. Beaucoup d’immeubles sont autosuffisants, mais il suffit de quelques opérations de nettoyage. » Il grimaça. « Ces cités sont trop centralisées. Certaines cellules rebelles se sont aménagé des retraites souterraines dans le chaos. Nous espérons qu’ils ont pu les rejoindre.
— Et le reste de la population ?
— La plupart ont combattu à nos côtés. Au début. C’est pourquoi nous avons eu tant de succès.
— Il a dû y avoir beaucoup de victimes.
— Oui. »
Des milliers de morts. Massacrés. Des gens qui auraient vécu mille ans. Mon père… la prison l’avait peut-être protégé, mais il pouvait tout aussi bien être mort. Et mon tour allait peut-être bientôt venir.
Ils m’ont demandé de faire pour les rebelles de New Houston un petit discours qui serait ensuite retransmis aux autres avant-postes. « Quand la révolution a éclaté, me dit Susan Jones, les membres de l’AIM encore sur place ont participé aux combats et ont parlé à tout le monde du projet de vaisseau interstellaire. Cela a fait beaucoup de bruit, les gens sont très intéressés, cela les excite beaucoup. T’entendre annoncer que l’astronef est parti sera bon pour le moral. »
Ils sont mal partis, me suis-je dit. Mais j’ai rassemblé encore une fois autour de moi, dans le salon du quartier général, la douzaine d’entre nous qui ont aidé Davydov et les siens, devant le même auditoire, un peu plus nombreux, un peu plus fatigué. Deux caméras vidéo étaient braquées sur nous et on m’a tendu un micro. J’ai dit :
« L’Association interstellaire de Mars a pris part à la révolution. Elle a travaillé à l’écart du courant principal et existe depuis quarante ans. » Je leur ai raconté ce que je sais de l’historique de l’Association, consciente de l’étrangeté du fait que ce soit moi qui leur en parle. J’ai décrit l’astronef et ses possibilités, tandis que les événements des deux derniers mois qui me revenaient à l’esprit perturbaient ma concentration. « Lorsque j’ai quitté Mars à bord de l’Aigle-Roux, j’ignorais l’existence de l’AIM. Je ne savais pas qu’il y avait un mouvement clandestin décidé à renverser le Comité. Je savais pourtant que… que… » – j’avais brusquement du mal à parler – « … que je haïssais le Comité et sa façon de régler notre façon de vivre. Quand j’ai appris l’existence de l’AIM, là-haut, un peu par accident… » – rires de sympathie – « … je l’ai aidée. Tout comme mes amis qui sont ici avec moi. Maintenant que nous sommes de retour, nous sommes prêts à vous aider. Je suis heureuse… je suis heureuse que ce n’ait pas été le Comité pour le développement de Mars qui soit venu nous accueillir. » Je fis une pause pour reprendre mon souffle. « J’espère qu’il ne gouvernera plus jamais Mars. » Sur ce, ils se levèrent pour nous acclamer. Nous applaudir et nous acclamer. Mais je n’avais pas terminé ! J’aurais voulu dire : « Écoutez, en ce moment, un astronef est en train de quitter le système solaire ! » J’aurais voulu dire que, de toutes nos petites querelles stupides et destructrices sur cette planète, avait réussi à surgir une tentative pure et fragile… que la révolution en était en partie responsable et que c’était là un événement historique qui dépassait l’imagination…