Mais je n’ai rien pu dire de tout cela. Mes amis de l’Aigle-Roux se sont pressés autour de moi, tous ces visages familiers pleins d’affection, et mon discours a été terminé. Nous nous regardions avec une tendresse nouvelle… Désormais, et peut-être à jamais, nous étions les uns pour les autres la seule famille. Les cousins de Noé, abandonnés sur le rivage.
Il ne reste guère de temps. La ville a été investie par la police et nous évacuons bientôt.
J’étais montée avec Andrew Jones sur le rempart du cratère quand les missiles ont commencé à tomber sur le spatioport, au nord de la ville. L’éclat des explosions laissait sur nos rétines une persistance bleutée et elles soulevaient de gros nuages paresseux de poussière rouge au-dessus des plus gros débris.
Avec nos combinaisons de jour, l’attaque avait été silencieuse, mais je sentais le choc des impacts malgré l’atmosphère ténue de Mars. « C’est notre tour, dit Andrew sans émotion. Nous ferions mieux de rentrer. »
Nous avons regagné le sas ménagé dans le dôme et avons descendu en hâte l’escalator installé à flanc de paroi. Nous venions d’arriver devant le quartier général quand le dôme a cédé. Je suppose que la police ne s’inquiétait plus de protéger les biens ; New Houston était peut-être la dernière cité rebelle et ils étaient pressés d’en finir avec nous. Nous avons vu des fêlures se former sur le pourtour, avons vu d’énormes portions de mince plastacier se fendre et basculer lentement vers nous. Puis nous nous sommes retrouvés sous l’avancée du toit de l’immeuble, et ensuite dans le sas.
L’averse de plastacier a duré plus d’une minute. Les forces de police ont suivi immédiatement. Ils descendaient à l’aide de réacteurs dorsaux individuels. Des gens en combinaison ont commencé à envahir notre sas de l’intérieur sans se soucier de la déperdition d’air. On nous a tendu deux fusils à long canon que nous avons passés en bandoulière, et nous sommes sortis.
Ils descendaient en foule compacte, vêtus de combinaisons rouge pâle. Mais cette tactique les rendait bien vulnérables. Des rayons de lumière striaient le rose profond du ciel et les soldats ripostaient. Mais il leur fallait contrôler leurs propulseurs. Ils visaient mal. Nous les avons balayés du ciel. J’ai appuyé sur la détente de mon arme et regardé le rayon intercepter une forme humaine qui tombait en tirant dans ma direction. Brusquement, il a basculé et ses réacteurs l’ont précipité sur les bâtiments un peu plus loin. Je me suis assise, écœurée, maudissant le Comité d’attaquer de manière aussi stupide, maudissant tout ce gâchis. La fréquence générale bruissait de voix. Un rayon a sifflé à mes oreilles et je suis allée me cacher sous l’avancée d’un toit en me disant : Ces toits ne sont pas faits pour protéger de la pluie mais des rayons de la mort… des trucs idiots dans ce genre. J’ai regardé à nouveau en l’air. Il suffisait qu’un rayon frappe un propulseur individuel un court instant pour le faire sauter. D’obscènes petits feux d’artifice explosaient tout autour de moi. Je jurai et sanglotai, frappai le mur avec la crosse de mon fusil, visai le ciel et tirai à nouveau.
De l’autre côté de la ville, la défense avait des problèmes. Des centaines de policiers s’abattaient sur les quartiers résidentiels, à l’opposé du cratère. Puis ils ont cessé d’arriver.
Une voix a dit à la radio : « L’ennemi est cerné dans la zone résidentielle, au nord-ouest. Regagnez le Q-G ou les avant-postes 5, 6, 7 ou 9. » C’était la première phrase que je comprenais depuis une demi-heure. J’ai retrouvé Andrew et l’ai suivi dans le quartier général. Trois heures seulement s’étaient écoulées depuis l’aube, quand nous avions fait l’ascension de la paroi.
Dans l’appartement, tout le monde a enlevé son casque. Andrew avait l’air farouche, désespéré. D’autres soignaient un homme agité d’un tremblement incoercible.
Après une heure passée à reprendre nos esprits et échanger des renseignements, nous nous sommes réunis dans le salon principal. Susan Jones, encore vêtue de sa combinaison de jour argentée, s’assit près de moi. « Nous allons évacuer la ville.
— Pour aller où ? ai-je demandé d’un air abattu.
— Nous avons établi un plan d’urgence pour parer à cette éventualité.
— Tant mieux. »
Ethel. Sandra et Youri vinrent nous rejoindre ; Susan éleva la voix à leur intention.
« Il y a toujours eu un risque d’en arriver là, bien sûr. Il nous fallait le courir. » Elle fit la moue. « Quoi qu’il en soit, nous avons des refuges dans le chaos, au nord d’ici. Des colonies cachées dans des souterrains ou des cavernes. Elles sont petites et bien isolées. Depuis que nous avons pris les villes, nous les avons approvisionnées en nourriture et matériel nécessaires pour les rendre autonomes.
— Ils nous repéreront par photos satellite », dis-je.
Elle secoua la tête. « Il y a presque autant de surface au sol sur Mars que sur Terre. Un relief incroyablement complexe. Je le sais, je suis allée là-haut. Même s’ils photographiaient tout, ils n’auraient pas assez de temps ni de personnel pour examiner tous les clichés.
— Et un balayage par ordinateur ?
— Ne peut identifier que les formes régulières. Nos installations sont bien camouflées. Ils devraient vérifier tous les clichés à l’œil nu, et même ainsi, ils ne nous verraient pas. Mars est trop vaste et nos abris trop bien dissimulés. Nous avons donc une retraite et elle est prête.
« L’autre solution, poursuivit-elle en nous dévisageant, est de se fondre dans la population en affirmant être restés neutres et nous être cachés depuis le début. Cela pourrait être difficile, mais nous avons introduit dans les registres de la ville un tas de personnes imaginaires dont vous pourriez endosser l’identité. »
Puis un homme grand et mince en vint à l’ordre du jour et Susan alla le rejoindre. « Nous contenons la police pour le moment, dit-il. Mais notre position à New Houston est intenable, comme vous le savez. Dès qu’il fera nuit, nous allons nous disperser et soit évacuer la ville, soit l’infiltrer. Les véhicules tout terrain cachés dans le canyon du Fer-de-Lance partiront vers le nord. De là, nous recommencerons la révolution. » Il avait l’air fatigué et déçu. « Vous saviez tous que ce risque existait. Que le mieux que nous pouvions faire pour cette fois était d’établir ces avant-postes clandestins. Eh bien, cela s’est passé comme ça. Je crains que nous ne soyons en train de perdre la maîtrise de l’espace et que New Houston ne soit une des dernières villes à résister. » Il se concerta avec Susan. « Pour ceux d’entre vous qui désirent rester en ville, nous avons une liste d’appartements à proximité encore pourvus en air. Et les faux papiers d’identité sont prêts à recevoir vos photos, empreintes digitales, etc. »