Il discuta encore un peu à voix basse avec les personnes qui l’entouraient. Ginger Sims vint nous rejoindre. Des conversations s’amorcèrent entre les quarante ou cinquante personnes réunies dans la pièce. « Bon. Allez vous reposer un peu avant le coucher du soleil. C’est tout pour le moment. »
Voilà où nous en sommes. Dans la pièce d’à côté, Ethel et Youri discutent pour savoir ce qu’il faut faire. Pour ma part, je n’ai même pas eu besoin de réfléchir. Je pars dans le chaos. Assez bizarrement, c’est comme si j’avais finalement décidé de partir avec l’astronef… enfermée dans une petite colonie souterraine où il nous faudra travailler dur pour mettre au point un système de survie, je n’en doute pas. Et pourtant nous sommes toujours sur Mars, et nous nous opposons toujours au Comité. J’ai donc obtenu ce que je voulais. Je suis satisfaite.
Il reste peu de temps. Je suis trop nerveuse pour aller me reposer, j’écris depuis une heure ou plus. Nous partons bientôt. Tous mes amis de l’Aigle-Roux nous accompagnent. Ethel et Youri viennent de se décider. Je pense à l’astronef qui s’éloigne de tout ceci… je songe à mon père. Mes pensées sont denses et confuses, il m’est difficile de me limiter à écrire une chose à la fois.
La police va nous suivre dans les terres chaotiques. Le Comité voudra effacer toute trace de résistance. Mais cette volonté fait partie des choses qui assureront notre succès. Nous ne sommes pas venus sur cette planète rouge pour répéter les lamentables erreurs de l’histoire. Certainement pas. Même si, jusqu’à présent, on pourrait le croire. Les Martiens veulent être libres, réellement libres.
Je serai dans la même voiture qu’Andrew, il vient de me l’annoncer. Sa sœur et mes compagnons montent avec nous. L’évasion de cette nuit sera la partie la plus dangereuse. On dirait que tout va se passer comme dans mon rêve quand j’étais là-haut avec l’astronef, dans la ceinture d’astéroïdes… je vais courir sur le sol rouge de Mars, à jamais. Seulement, dans le monde réel, on me poursuivra.
DEUXIÈME PARTIE
Hjalmar Nederland
2547
La mémoire est le maillon faible de la chaîne. J’aurai trois cent dix ans cette année, mais la plus grande part de ma vie m’est perdue, enfouie sous les ans. Je pourrais aussi bien être une créature qui se réincarne, de vie en vie, ignorante de son propre passé. Oh ! je « sais » que j’ai escaladé une fois l’Olympus Mons, que j’ai une fois visité la Terre, et ainsi de suite ; je peux consulter les archives comme chacun de nous ; mais ne se souvenir d’aucun détail, ne rien sentir de ce savoir, n’est pas l’avoir vécu.
Ce n’est pas si simple que cela, je l’admets. Certains événements, certains moments épars de ma vie, existent dans ma mémoire comme des objets pris dans les couches d’une excavation : fragments de signification dans les débris du temps, déposés selon un schéma que je ne peux comprendre. Je bute de temps en temps sur l’un de ces débris – une sonnette de trolley dans la rue et je revois un sourire d’Alexandrin –, une bouffée d’ammoniac et je revis la naissance de ma première fille – mais le processus de dépôt, le processus de redécouverte, sont tous deux pour moi des mystères. Et chaque petite réminiscence me rappelle que certaines choses sont oubliées à jamais – des choses qui pourraient m’expliquer à moi-même, explication dont j’ai un cruel besoin – et je m’agrippe à ces fragments, sachant que plus jamais peut-être je ne trébucherai dessus.
C’est pourquoi j’ai décidé de collectionner ces fragments, avec l’idée qu’il valait mieux que j’essaie de les comprendre maintenant, tant qu’ils sont encore à ma portée – de travailler comme si souvent les archéologues d’autrefois, pressés par la montée des eaux, tant qu’il reste encore une chance : inventer vite une nouvelle archéologie du moi.
Nous nous souvenons le mieux de ce que nous éprouvons avec le plus d’intensité.
Le ballon de Tharsis – le ballon mesure cinq mille kilomètres de diamètre et sept kilomètres de haut ; sa formation remonte au début de l’histoire de Mars. Les tensions résultant de cette déformation de la croûte ont déterminé la formation des grands volcans, du système des canyons équatoriaux et d’un important système de fractures radiales.
Nous gagnâmes le site dans une centaine de véhicules tout terrain, caravane qui soulevait au-dessus de la plaine rocailleuse un panache de poussière terre de Sienne. Le site ressemblait à n’importe quel autre cratère de formation relativement récente : un rempart bas que les voitures pouvaient franchir sans se détourner, puis une colline plate circulaire, symétrique, entourée par la déclivité bosselée du bouclier d’éjection. Peu de cratères sont impressionnants de l’extérieur et celui-ci ne faisait pas exception. Mais mon pouls s’accéléra à sa vue. Je l’attendais depuis si longtemps.
J’enfilai ma combinaison thermique et ordonnai aux étudiants de ma voiture d’en faire autant, car j’avais besoin de compagnie pour parcourir le rempart à pied. Serrant les dents, je me dirigeai vers la voiture de Satarwal et Petrini et frappai à la vitre. La portière s’ouvrit dans un sifflement, dévoilant deux visages tendus parfaitement interchangeables : les codirecteurs de mon chantier de fouilles. Je leur déclarai d’un ton suave que je montais sur le rempart avec quelques élèves pour y jeter un coup d’œil.
Satarwal haussa un sourcil autoritaire. « Ne devrions-nous pas dresser d’abord le camp ?
— Vous avez plus qu’assez de personnel pour cela. Et il faut que quelqu’un monte là-haut vérifier que nous sommes bien au bon cratère. »
Présenter des excuses : une erreur. « Nous sommes au bon cratère », dit Satarwal.
Petrini sourit. « Vous pensez que ce n’est pas le bon cratère, Hjalmar ?
— Si, si. Mais cela ne peut pas faire de mal de jeter un coup d’œil avant d’installer le camp. »
Ils se regardèrent, me laissant languir. « D’accord, dit Satarwal. Vous pouvez y aller.
— Merci. » Mon ton était toujours aussi suave. Petrini lança un regard vers Satarwal pour voir comment le chef de l’Inspection planétaire prenait le sarcasme ; mais Satarwal n’y avait vu que du feu. Policier stupide.
Sur un signe de tête je conduisis une demi-douzaine d’étudiants et de membres de l’équipe vers la crête. On était au milieu de l’après-midi et nous escaladâmes la pente douce avec le soleil sur nos épaules et le quatuor des miroirs crépusculaires presque à la verticale de nos têtes. Marcher faisait agréablement oublier mon échange de mots avec Satarwal et Petrini, et je devançai le groupe. Me voyant accélérer, ils ne tentèrent pas de me rattraper. Ces deux clowns : à leur pensée, je soufflai dans l’air glacé des hauteurs des panaches de givre aussi solides que des balles de coton. C’était mon chantier de fouilles. J’avais travaillé vingt ans pour faire rayer ce site de la liste des interdits du Comité ; et j’aurais d’ailleurs pu travailler cent ans de plus sans obtenir leur permission, si un ami à moi n’avait pas été nommé au Comité. Mais il lui avait plu d’autoriser ces fouilles directement à l’issue de mon mandat de président du département, si bien que le nouveau président, Petrini, avait été nommé codirecteur des fouilles aux côtés du chien de garde du Comité, Satarwal, tandis que moi, dont les travaux seraient étayés ou réfutés par les fouilles, j’avais à peine le droit de les accompagner. J’avais dû me rouler à leurs pieds pendant près d’un an avant qu’ils me permettent de participer à l’expédition. Et mon ami s’était contenté d’en rire. « Sois heureux de pouvoir seulement y aller, redoutable extrémiste que tu es ! »