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Mais nous y étions. D’un coup de pied, j’envoyai un caillou rouler sur la pente, pour purger mon esprit de tout le poison instillé par le gouvernement. Nous étions là. Cela signifiait que quoi qu’il advienne, j’avais gagné : pour la première fois, un site avait été retiré de la liste des interdits. Et maintenant, il se dessinait devant moi – ah ! – mon cœur battait à cette pensée. Je pressai le pas ; la seule chose qui m’empêchait de bondir sur la pente était la présence des étudiants dans mon dos. Le bouclier d’éjection se faisait plus raide et plus raboteux à l’approche de la crête ; au-dessus de moi, des blocs se détachaient sur le ciel lavande sale, m’offrant une excuse pour m’élancer vers le haut, les franchir. Sous moi, les cris de mes compagnons semblaient des pépiements de pinsons des neiges. Du sable fin, crissant de gel, s’amoncelait au pied des blocs de basalte brisés…

La pente s’incurvait et je me trouvai soudain sur la crête du rempart. Une enceinte de béton jaunâtre la couronnait ; j’y courus. Du béton, serti d’acier : les fondations d’un dôme du début du XXIIe siècle. Nous étions donc au bon cratère. De ma nouvelle position, j’apercevais toute la circonférence du rempart nivelé par l’enceinte plus ou moins haute selon les endroits. Çà et là, des arcs s’élançaient au-dessus du cratère, sur deux mètres, cinq ou dix, puis se tordaient, cassés. Les supports du dôme. En plusieurs points, l’enceinte s’était effondrée ; l’une de ces brèches se trouvait non loin de moi et j’allai l’examiner. Le béton s’était désagrégé en une sorte de grès noir qui s’effrita sous la pression de mon gant. Ils avaient donc fait sauter le dôme. Je secouai la tête. Un sale choc pour les habitants, à coup sûr.

Hana Ingtal, la moins stupide de mes étudiants, surgit derrière la crête, interrompant mes investigations. « Professeur Nederland ! » cria-t-elle en agitant entre deux doigts gantés un copeau de plastique bleu.

« Quoi ?

— Regardez : c’est une stampille. »

Je pris la pastille pour l’examiner.

« Les fabricants d’explosifs en mettent dans leurs produits pour pouvoir identifier les explosifs qui ont causé…

— Je sais ce qu’est une stampille, Ingtal. Remettez ça là où vous l’avez trouvé. Vous connaissez les procédures d’excavation, n’est-ce pas ? Ne rien déplacer, sauf dans le cadre d’une exploration méthodique qui puisse être confirmée par d’autres et enregistrée comme source de données authentique. Surtout sur ce chantier-ci. Vous avez peut-être déjà détruit la valeur archéologique de cette pièce ! »

Mortifiée, elle fit demi-tour et redescendit la crête. Mais c’est ainsi que les étudiants apprennent. « Et surtout, remettez-le quelque part où vous serez sûre de le retrouver ! » criai-je dans son dos. Elle était de ces étudiants qui progressent par bonds et oublient certaines choses en chemin… des questions pratiques telles que la méthodologie. Elle avait sûrement échafaudé toute une théorie sur la fin de la ville à partir de cette simple pastille de plastique. Mais elle était jeune. Un siècle ou deux de défaites lui apprendraient comment étayer une thèse sur l’histoire martienne.

Je m’avançai jusqu’au rebord interne du rempart et contemplai la falaise presque verticale qui descendait vers le fond du cratère.

En trois cents ans, une épaisse couche de sable s’était accumulée, mais certains toits émergeaient encore. De mon point de vue, la ville semblait faite de tertres de poussière dressés au fond d’une grande cuvette de crasse. Les monticules formaient de vagues carrés, des rectangles, et s’assemblaient en une grille de dépressions comblées de sable qui avaient jadis été des rues animées et de larges boulevards bordés d’arbres. Ces motifs se répétaient de tous côtés jusqu’au rempart du cratère, bien qu’à l’est le sable tendît à tout enfouir.

Frémissant, je m’approchai aussi près que j’osai du bord de la falaise. À mes pieds s’étendaient les ruines de New Houston. J’étais né dans cette cité en ruine ; j’avais passé mes premières années aux confins mêmes de ce cratère… Ce fait avait gêné mes efforts pour faire approuver les fouilles, sans que j’aie jamais compris pourquoi. Ma ville natale : et alors ? Personne ne se souvient de son enfance. Je savais que j’étais né là comme chacun le savait – par les archives. L’insinuation tacite du caractère personnel de mes motifs était donc sans fondement, ce qui fut implicitement admis lorsque les fouilles furent approuvées et que je reçus l’autorisation d’y participer.

Et pourtant, parcourant du regard les monticules des toits, les arêtes des panneaux solaires et les rues ensablées, je me surpris à chercher dans leur dessin, ou dans les ravines verticales ciselées dans la paroi du cratère, quelque chose qui me revienne de ces premières années. Mais ce n’était qu’un site archéologique. Une ancienne cité en ruine.

New Houston. Pendant la Sédition de 2248, la ville était tombée aux mains des émeutiers et avait résisté à la police du Comité pour le développement de Mars. (J’y étais peut-être ?) Les rapports de police déclaraient que les rebelles avaient fait sauter le dôme, détruit la ville et tué tous les non-combattants ; mais les samizdats racontaient autre chose. J’entendais trouver la vérité dans ces ruines.

C’est pourquoi, à la vue de ce treillis imprécis au fond du cratère, maintenant accentué par les ombres plus longues de la fin de l’après-midi, mon pouls s’accélérait, j’exultais. Aussi loin que je me souvins, j’avais toujours voulu explorer l’une des cités perdues de Mars et, maintenant, j’étais enfin là. Je serais dorénavant archéologue par mes actes autant que par mes thèses. Des visions des fouilles archéologiques dont je parlais en classe assaillirent mon esprit – toutes ces villes rasées et abandonnées par leurs conquérants, Troie, Carthage, Palmyre, Tenochtitlán, toutes ressuscitées par les scientifiques et par leurs travaux ; New Houston s’y ajouterait maintenant, rendue à l’histoire. Eh ! oui – c’était ce moment unique des fouilles où le site repose intact, enveloppé d’ombre, et où tout semble possible, où l’on peut imaginer que ces ruines sont celles d’une immense et antique Persépolis, strates des siècles sous la surface rocailleuse, porteuses des débris de vies innombrables que l’on pourra déchiffrer et comprendre, tirer d’un passé éteint pour être connues, chéries et à jamais portées en nous. Car enfin, dans ces ruines, on pouvait découvrir pratiquement n’importe quoi.