Il est bien sûr facile d’éprouver de tels sentiments, seul, avec une vue pittoresque sur le site, dans la lumière d’une fin d’après-midi. Tout semble patiné et lourd de sens, un peu vôtre, dans un sens.
Il en allait autrement près des tentes. Ce soir-là, j’entrai dans la grande tente commune où tous fêtaient notre arrivée et me sentis comme une fourmi précipitée dans un terrarium plein de mygales. Satarwal et ses sbires de l’Inspection planétaire me regardèrent fixement tandis que Petrini et ses étudiants vaguement insolents me lorgnaient du coin de l’œil, debout en cercle autour de quelques tables, pointant le doigt sur des cartes et discutant comme des experts, et que mes étudiants, avec ceux de McNeil et de Kalinine, m’adressaient des œillades de moutons stupides. Je partis à la recherche des Klesert que je trouvai dans la salle à manger ; je partageai en silence leur repas. Je ne les connaissais pas très bien mais ils étaient de mon âge et savaient laisser les autres en paix. Dommage pour moi que leur travail aux stations de pompage les éloigne à quelques kilomètres au sud-ouest, dans Nirgal Vallis.
Je me retrouvai dans la salle principale, au milieu des arguments et des doigts tendus. Le groupe de Petrini avait décidé d’être véhément ; pourtant, leur discours n’avait guère de sens – si ce n’était de démontrer à Satarwal comme ils étaient fiables, comme ils pouvaient s’attaquer énergiquement aux « faits » sans mettre en danger la version officielle de l’histoire de New Houston. Ils étaient très forts. Et Satarwal gobait tout. Il se délectait des bavardages insipides sur les modèles athénien et parisien de l’urbanisme cratériforme, car ils évitaient soigneusement la question primordiale de l’objet des fouilles. Ses bajoues bleutées de barbe tressautaient de plaisir au spectacle de son pouvoir sur nous et je ne pus le supporter. Je dus quitter la pièce.
Ce fut pour me heurter à Petrini dans l’un des petits salons. Mais Petrini était moins exaspérant que Satarwal. C’était comme de passer du dentiste à l’oto-rhino (je suis un peu dur d’oreille) : il vous charcute aussi, mais sans roulette.
« Alors, Hjalmar, la vue était belle ? Cette vieille ville est toujours là, hein ?
— Euh… oui. Elle est là.
— Avez-vous trouvé quelque chose d’intéressant sur le rempart ?
— Eh bien… les fondations du dôme, bien sûr. Je ne peux rien dire avant que nous les ayons étudiées de plus près.
— Bien entendu.
— Rien d’extraordinaire, pourtant.
— Non. J’imagine que nous l’aurions su, par vos étudiants.
— Vous croyez ?
— Allons, Hjalmar. Vous connaissez les étudiants.
— Je ne sais pas.
— Et qui d’autre ? Vous êtes le pilier de l’université, Hjalmar, vous êtes là depuis plus longtemps que les bâtiments mêmes.
— Pas vraiment. D’ailleurs, seuls les bâtiments demeurent. Les étudiants ne font que passer. » Jusqu’au jour où vous vous retrouvez en train de faire cours à des représentants d’une autre civilisation.
Petrini rejeta la tête en arrière et éclata de rire. « Eh bien », dit-il après avoir rapidement retrouvé son calme et vérifié que je voyais qu’il parlait maintenant sérieusement : « Ça ne va pas être facile de suivre vos brisées.
— Balivernes. Vous risquez d’être notre meilleur doyen. »
Conversation sur pilotage automatique. Pendant ce temps, je le regardais m’embobiner. Quel charme. Mais le problème de Petrini était sa transparence. Il était de ces gens dont le but dans la vie est de se hisser dans les allées du pouvoir ; tout ce qu’il faisait s’inscrivait dans cette campagne. Je connaissais moi-même quelqu’un de ce style et je reconnaissais le genre. Mais les buts de Petrini étaient toujours évidents et ceci gênerait son ascension. Les meilleurs politiciens semblent être parachutés vers le haut par accident, de sorte que les gens ont tendance à les aider au passage.
Il me tapota affectueusement le bras. « Merci pour le vote de confiance. Maintenant – j’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous le dire – je sais ce que vous cherchez à prouver ici. Et croyez-moi, je suis de tout cœur avec vous. Mais les preuves, Hjalmar. Le rapport Aimes, vous savez, et le récit du colonel Shay. Ces choses n’ont pas pu être falsifiées.
— Bien sûr que si. » Je levai sur lui un regard curieux. « Ce ne sont pas des faits, Petrini. Les faits sont ici, sur le site. Les seules preuves valables sont ici, parce que la ville ne peut pas mentir. Nous verrons ce que nous trouverons.
— Préparez-vous seulement à une déception. » Il posa de nouveau sa main sur mon bras. « Je vous dis cela dans votre intérêt.
— Merci. »
Je songeai à retourner lire dans ma tente. Mes supérieurs hiérarchiques étaient insupportables, mes collègues irritants, mes étudiants insipides. Au moment même, Hana Ingtal apparut comme si je l’avais invoquée en pensée et m’invita à venir prendre un verre avec elle, avec un enthousiasme qui rendait tout refus difficile. J’acquiesçai sans entrain et la suivis au bar de la salle à manger. Tout en préparant nos cocktails, elle se mit à parler de notre après-midi sur la crête. Je la contemplais, perplexe. Nous travaillions ensemble depuis plus de cinq ans et elle semblait persister à bien m’aimer. Je ne la comprenais pas. La plupart des étudiants flattent si évidemment leurs professeurs pour leur avancement, et comment pourrait-il en être autrement ? C’est une situation maître-esclave type. Je doute que je m’approche jamais d’une université, si je devais recommencer. Vingt ans d’apprentissage sous la férule d’un vieil homme ou d’une vieille femme qui « sait », uniquement pour parvenir en position d’être traité en maître par des gens que vous connaissez à peine. Stupide (et pourtant mieux que la prospection minière).
Mais Hana semblait prendre plaisir à bavarder avec moi. Elle ne manifestait aucune déférence et, à l’observer, je pouvais presque m’imaginer ce que pourrait être un nouvel apprentissage de la discipline. Cinquante-deux ans, cheveux châtains, yeux noisette, traits fins, expression calme : mes étudiants célibataires faisaient des pieds et des mains pour sortir avec elle et elle s’installait à une petite table avec moi, avec un homme qui était réellement incapable de lui parler. J’ai su parler aux jeunes (quand j’étais jeune aussi, peut-être) mais j’ai perdu cet art. La vie est l’histoire de nos oublis.
Elle me demanda donc : « Ces fouilles ressemblent-elles à celles que vous avez faites sur Terre ? » et j’essayai de comprendre ce qu’elle voulait dire par là.
« Eh bien. Je n’ai jamais vraiment participé à des fouilles sur Terre – je pensais que vous le saviez ? » J’étais quasiment certain qu’elle le savait. « Mais le site ressemble beaucoup à un village viking abandonné que j’ai visité là-bas sur la côte ouest du Groenland », et je décrivis le site terrien, cherchant à me souvenir de mes notes de cours prises sur place – car mon voyage sur Terre était un trou dans ma mémoire – jusqu’à ce que je m’aperçoive de l’écart trop grand entre mes descriptions et ce que nous avions effectivement vu dans l’après-midi ; je m’interrompis maladroitement et attendis avec un certain émoi qu’elle mette un autre sujet sur le tapis. Voyez-vous, les gens discrets savent qu’ils ont la réputation d’être taciturnes. Cette réputation leur donne parfois une sorte de pouvoir, car ils constatent que leurs interlocuteurs croient que lorsque enfin ils parleront, leurs paroles seront mémorables. Mais ils sont aussi soumis à une sorte de pression, une pression qui augmente au fur et à mesure que les années passent et que la réputation de discrétion s’installe. Car, après tout, que peut-on trouver de suffisamment important à dire ? Pas grand-chose. Et les gens discrets en deviennent par trop conscients, conscients également de ce que la plupart des mots ne sont qu’un code masquant des significations éminemment plus complexes – des significations insondables pour ceux-là mêmes qui sont les plus conscients de leur existence.