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Je me levai brusquement. « Il est temps que j’aille me coucher », et je regagnai ma tente.

Lorsque nous fûmes sûrs qu’ils respecteraient la trêve, nous rencontrâmes sept d’entre eux au dépôt du spatioport. Nous leur déclarâmes qu’ils étaient la dernière ville de Mars à résister à l’autorité légitime, mais ils ne nous crurent pas. Je leur expliquai que leur situation était désespérée, quoi qu’il pût se passer ailleurs, et je leur offris les conditions que nous avions offertes à tous les émeutiers : un procès équitable, la commutation de la peine de mort et l’ouverture d’un dialogue raisonnable (à définir ultérieurement) afin d’examiner les doléances relatives à la politique planétaire. J’ajoutai que tous les non-combattants de New Houston devaient nous être immédiatement remis. Le chef du groupe, un homme barbu de soixante-dix ou quatre-vingts ans, demanda l’amnistie totale pour condition de leur reddition. Je répondis que je n’étais pas autorisé à accorder l’amnistie mais que le Comité était disposé à l’envisager après la cessation des violences. Les émeutiers discutèrent entre eux, en russe, et mes officiers entendirent répéter plusieurs fois le mot « Leningrad ». Le chef déclara qu’ils regagneraient la ville pour mettre la question aux voix et nous convînmes de nous retrouver deux jours plus tard. Le lendemain matin, toutefois, plus d’une vingtaine d’explosions sur la crête du cratère nous révélèrent qu’ils avaient fait sauter le dôme de la ville. Quand nos forces purent entrer, la centrale était détruite et les incendies s’étaient éteints faute d’oxygène, bien que la fumée fût encore très dense. Cette fumée protégeait les tireurs rebelles embusqués et lorsque nous les eûmes enfin neutralisés, presque tous les non-combattants de la ville étaient morts asphyxiés. Les opérations de secours se sont poursuivies pendant trois jours, permettant de retrouver trente-huit personnes dans des locaux intacts, sas atmosphériques, combinaisons individuelles et autres. Tous revendiquèrent le statut de non-combattant ; leurs interrogatoires figurent ci-joints. La ville pacifiée n’était plus habitable ; les dommages causés par les émeutiers étaient tels qu’il eût été plus facile d’aménager un nouveau cratère que de reconstruire la cité.

Telles furent les déclarations du colonel Ernest Shay, chef d’état-major des forces de police du Comité pendant la Sédition, lorsqu’il fut entendu par la commission Aimes en 2250. Mais j’avais retrouvé des archives de la division de police Royal Dutch qui prouvaient que Shay était à Enkhuisen en décembre 2248, chargé de superviser les opérations militaires. Pourquoi avait-il répondu aux questions de la commission, lui et non l’officier effectivement responsable sur le terrain à New Houston ? Pourquoi avait-il menti et déclaré qu’il avait lui-même mené là-bas les négociations ?

Je reposai l’épaisse liasse du 194e volume du rapport Aimes sur ma table de nuit, avec l’épais dossier de samizdats, collection illicite de lettres d’information, de pamphlets, de xérographies et de tracts que je rassemblais depuis des années. Écrits dans un russe argotique, sarcastique, amer (la langue clandestine de Mars, la langue de la résistance, l’anti-anglais), les samizdats, pour la plupart manuscrits pour éviter l’identification par la police de l’imprimeur ou de la machine à écrire, racontaient la véritable histoire de New Houston. Allais-je ressortir la lettre d’information Poursuivre la lutte de Evgheni ? Le Dragon s’abattit, la foudre jaillit de sa gueule, « Le ciel tombe, le ciel tombe ! » et le feu manquant d’air s’engouffre dans les bronches pour brûler dans les poumons, les gens ballons de feu dérivent jusqu’au dragon, poulets rôtis qui tombent sur un bûcher ardent… Ou le récit plus prosaïque de Medvedev ? 24 décembre 2248 – dixième politzei blitzkrieg-New Houston, secteur Texan – l’assaut a été donné par environ deux mille hommes de troupe équipés de propulseurs individuels qui se sont posés dans la ville ouverte après la destruction du dôme à l’aube – la résistance a duré trois jours – les rebelles capturés ont été exécutés… Mais je les connaissais tous par cœur. Ces comptes rendus décousus contaient la véritable histoire de la Sédition, j’en étais convaincu. Peu d’historiens étaient de mon avis ; ils soutenaient le parti pris officiel du Comité qui affirmait que les samizdats n’étaient que des mensonges pleins de contradictions et d’inexactitudes flagrantes, écrits par des mécontents. Il est vrai qu’ils étaient anonymes et recelaient des contradictions, ils n’avaient pas de source connue et ne reposaient sur aucune preuve ; et certains étaient farcis d’outrances, la Sédition faite mythe. Mais d’une certaine manière, des auteurs comme « Medvedev » faisaient une relation plus cohérente de la Sédition que le rapport Aimes. Et s’il ne s’agissait que de pure fiction, pourquoi le Comité avait-il déclaré illégales leur publication et leur possession ? Pourquoi le Comité avait-il entrepris l’installation d’« empreintes » en filigrane sur toutes les machines à xérographie pour essayer de repérer celles qui servaient à imprimer les samizdats ? Et pourquoi la fouille de plus d’une douzaine de villes abandonnées avait-elle été interdite ? Non. Quelque chose clochait ; le Comité avait menti, mentait. La véritable histoire de la Sédition restait à écrire.

Les équipes d’excavation s’approchaient du niveau des rues de la vieille ville à des vitesses variées, selon leurs méthodes et leurs résultats. McNeil travaillait comme s’il disposait du restant de sa vie pour achever de creuser le centimètre suivant et ses étudiants enregistraient chaque détail avec tant de précision qu’ils auraient pu reconstruire les ruines exactement comme ils les avaient trouvées. « On ne peut pas savoir quelles questions nous nous poserons dans cent ans », professait McNeil. Le reste des chercheurs avait déjà des questions toutes prêtes et nous n’utilisions les tamis et les brosses à dents que lorsque nous approchions de ce que nous cherchions. Je mis mon équipe au travail dans la zone de la centrale d’énergie de la ville, au pied de la paroi orientale du cratère. Sous plusieurs mètres de sable, nous découvrîmes les imposants bâtiments de la centrale, partiellement enterrés sous l’éboulement de la paroi du cratère, avec leurs murs effondrés et leurs entrailles pleines de blocs de béton et d’appareils fracassés. En nous éloignant de la centrale, nous trouvâmes les salles de contrôle, les bureaux et les hangars à matériel ; puis, derrière une enceinte de fer ouvragée, des boutiques, des restaurants, des bars et, au-delà, les dortoirs et les appartements de ceux qui travaillaient à la centrale. Toutes ces constructions, et surtout la centrale même, étaient calcinées, fondues, écroulées. Passer au crible ces preuves de destruction nous prit des semaines : enregistrer des hologrammes, faire des maquettes de ce que nous avions trouvé, programmer des explosions sur l’ordinateur et même mettre en scène des explosions réelles dans les maquettes, pour voir quelle forme avait pris l’assaut ; et pendant tout ce temps, un de mes groupes continuait à élargir les fouilles dans la zone avoisinante et en particulier au nord de la centrale où les dommages étaient les plus importants.

Le niveau des rues à la base de la paroi du cratère se trouvait à neuf mètres environ sous le sable amoncelé et nous travaillions ainsi au fond d’un petit cratère de notre confection. Ailleurs, des équipes avaient creusé d’autres trous et quand je me promenais le soir sur l’étendue sablonneuse en m’arrêtant de-ci de-là pour effleurer la tranche exposée d’un panneau solaire ou inspecter une touffe de lichen, il me semblait que je parcourais un ancien champ de bataille, un no man’s land truffé de cratères de bombe et de trous géants. Scruter les tranchées me donnait le sentiment bizarre d’examiner des tombes – l’archéologie régressant en pillage de tombeaux – et de pouvoir apercevoir les morts vaquant à leurs activités quotidiennes. De hautes dragues se dressaient comme des insectes sur le rempart de chaque petit cratère et les tubes qui s’en échappaient couraient sur le fond, escaladaient le rebord. Quelle fantasmagorie que cette ville morte. Le givre crissait sous mes pas, mon nez et mes poumons étaient glacés. Je retournai à notre propre graben (tombeau) et examinai les appartements ensablés que nous venions de dégager. Ils avaient construit des gouttières sur les toits, dans ce pays où jamais il ne pleut. Où étions-nous ? Dans quelle métropole du souvenir ?