En bas, dans l’ombre des rues, des silhouettes émergeaient d’un bâtiment, portant les longs tubes de succion reliés à la drague. Des pompiers fantômes. Bill Strickland leva la tête et me vit ; il cria quelque chose que je ne pus entendre. Il désigna le bâtiment, me fit signe de descendre. Mon cœur bondit, je gagnai précipitamment la rampe et descendis. Xhosa, mon chef d’équipe, accourut. « Qu’ont-ils trouvé ? demandai-je.
— Je n’en sais rien, ils nous ont juste crié de nous dépêcher.
— Ça ne risque pas de se sauver », répliquai-je, mais Xhosa était déjà au bout de la rue. J’avançai d’un pas égal pour leur montrer que je gardais mon sang-froid. Je contournai un escarpement de notre nouvelle falaise de sable et trouvai cinq ou six membres de mon équipe à l’entrée d’un bâtiment nouvellement mis au jour ; c’était apparemment un hôtel avec une taverne au rez-de-chaussée. Je passai devant eux et entrai. Les pièces déblayées béaient comme des grottes, ça sentait l’argile et la peinture. J’entendis des voix plus à l’intérieur et avançai dans leur direction.
« Quelqu’un a-t-il contrôlé l’intégrité structurelle de cette construction ? » claironnai-je.
Strickland et quelques autres se tenaient dans la grande pièce. « Vaguement, dit-il.
— Bravo. Tout le bâtiment pourrait nous tomber dessus. »
Strickland s’écarta pour que je puisse voir la pièce suivante par l’embrasure de la porte.
Quatre corps étaient étendus par terre, revêtus d’anciennes combinaisons spatiales. Deux d’entre eux tenaient des carabines dans leurs mains gantées. L’un était recroquevillé autour du pied d’un grand bureau vide. Comme les morts sont sereins, comme ils sont autres.
« Sortez d’ici avant que tout s’écroule », leur intimai-je brutalement, choqué par le spectacle. « Xhosa, contrôle la structure et fais venir des équipes holo. Des holos de chaque pièce. Regardez les traces que vous avez laissées. Qui a aspiré le bâtiment ? » Strickland et Heidi Mueller s’avancèrent. « Combien de fois avez-vous vérifié les filtres ?
— Après chaque pièce », répondit Heidi. Bill avait l’air maussade.
« Trouvé quelque chose ?
— Tout est dans les caisses de la première pièce », dit Bill.
J’esquissai une grimace. Ici, la lenteur exaspérante de McNeil eût été précieuse. Hana Ingtal entra dans la pièce, s’arrêta en voyant les corps par l’ouverture de la porte. Du givre s’échappait de ses narines pour voleter vers le sol.
« Hana, allez chercher Petrini et amenez-le ici. Dites-lui que j’ai besoin de lui. »
Elle me regarda comme si j’avais fini par devenir fou.
« Je veux qu’il voie ça », précisai-je.
Elle acquiesça et disparut.
« Laissez tout cela. Quand Petrini sera là, nous reprendrons le travail. » Je les chassai du bâtiment. Je ne voulais pas rester là avec ces corps ; je me sentais mal à l’aise et désorienté, et autre chose encore d’indéfinissable. De la rue, mes étudiants descendirent dans le canyon de sable jusqu’à notre petite tente de travail : silhouettes brunes et bleu pâle dans une rue résidentielle, entre deux parois abruptes creusées dans le sable rouge. Je levai les yeux au-delà de la zone d’ombre vers le rempart du cratère et le ciel couleur prune. Pas d’étoiles. Et pourtant, jadis, il y en avait beaucoup – et cette odeur âcre, de poussière mouillée et de fixatif, du revêtement de rue…
Mon père avait cousu un drapeau, à rayures, avec une étoile, l’État de l’étoile solitaire, disait-il ; l’étoile était rouge, ce qui le faisait rire.
Pris de vertige, je fis un pas dans la rue, regardai une fenêtre noire au premier étage de l’immeuble en face… sursautai…
Mon père était rentré tard à la maison pour trouver notre groupe de gosses rassemblé devant les grandes cartes de la vitrine du Tonneau-Percé. Les généraux ! cria-t-il joyeusement. Il me prit par la main pour me faire entrer et… et…
J’étais allé à la centrale chercher notre ration d’eau quotidienne quand le dôme s’est écroulé. Le dôme s’est écroulé. Un énorme fracas, dehors, et le rugissement de l’air qui s’échappe. Je courus enfiler à la hâte un scaphandre, verrouillai le casque et ouvris l’oxygène comme on me l’avait appris. Impatient de me battre, je me ruai dans la rue où je ne vis rien tant il y avait de fumée. Le sol vibrait ; la fumée se dissipa et des pans du dôme se mirent à pleuvoir, tournoyant dans les turbulences. Des éclairs sur le rebord du cratère brouillèrent mes yeux de jets rougeoyants et, à travers les jets, des blocs de la taille d’un étage roulèrent sur nous du haut du mur. La peur m’étourdit comme un coup sur la tête, me précipitant dans un autre monde. Je m’élançai en direction de la maison, ne pensant qu’à me cacher. Je trébuchai sur de grandes plaques – des morceaux de dôme –, me perdis dans la fumée, levai la tête et vis des silhouettes rouges tomber du ciel, fusées arrimées au dos. Il en tombait des centaines, comme des gouttes de sang, des météorites ou des fragments de dôme devenus vivants. Des rayons rouges trouaient la fumée, je tombai, me relevai et courus tête baissée à la maison. Une femme gisait dans la rue. Je gravis les marches en courant, soulagé de les voir, mais quand j’ouvris la porte, je découvris que j’avais été dupé – la façade de la maison était intacte, mais ce n’était plus qu’un décor de théâtre, et derrière elle un immense pan de cratère ocré avait réduit le logement et son contenu à une crêpe de panneaux plastifiés d’un mètre d’épaisseur. La porte dans ma main. J’aurais pu abattre d’un geste la façade.
Un instant dans un monde hors du temps : je me retrouvai assis dans la rue. J’étais baigné de sueur ; le thermostat de ma combinaison avait été débordé. Je me relevai lentement, finis de traverser la rue et montai les marches du perron sous la fenêtre noire du premier étage. Je tirai timidement la porte. Du rocher ocre. Je refermai, m’assis sur les marches.
Vague impression de parents, de sœurs. Ils avaient dû être tués. Peut-être pas dans l’appartement même, mais quelque part. Ils nous auraient sinon réunis en faisant le compte des survivants. J’explorai prudemment ma mémoire : qu’était-il arrivé après que j’eus ouvert la porte ? Rien. Le vide du passé, aussi désert que d’habitude. Les images qui venaient de me submerger vivaient encore, mais c’était des fragments, brillant dans l’obscurité ambiante comme des soleils miroirs dans le crépuscule – tirées du passé par le parfum d’une rue, un rocher aperçu dans l’entrebâillement d’une porte, ou des corps dans un hall d’entrée. En proie à un tremblement incoercible, je torturai mon esprit pour en savoir plus. Je vacillais sur la terrasse, sachant ce que signifiait raser une cité et assassiner ses habitants – ma famille…