« Professeur Nederland ? »
Je levai les yeux. Petrini, et derrière lui, entre autres, Satarwal.
« Qu’y a-t-il ? »
Il me regarda, interdit. « Vous nous avez demandé de venir.
— Oui. Bien sûr. Nous avons trouvé quelque chose et j’ai besoin de votre aide. Une poche de résistance, peut-être. »
Il sourit. « Vous avez besoin de mon aide ?
— Nous avons besoin de faire confirmer notre découverte de source indépendante.
— Oh ! » Son sourire disparut. « Je vois. Eh bien, allons-y. » Il me tendit la main. « Voulez-vous qu’on vous aide ? Vous avez l’air plutôt secoué. »
Je refusai sa main tendue et me levai. Je désignai la maison, derrière nous. « J’habitais là.
— Vraiment ? » Il était surpris. Dans son dos, les membres de l’équipe échangèrent des regards. « Vous avez vérifié ?
— Je me suis rappelé. » Je fendis le groupe pour entrer au Tonneau-Percé.
L’intérieur avait été holographié et la solidité du bâtiment vérifiée, nous pûmes nous mettre au travail. Xhosa, Hana et Bill donnaient les ordres et je regardais. Ils sortirent sept corps et les véhiculèrent jusqu’à l’escalator que nous avions installé pour franchir le rempart du cratère. Nous allions devoir ouvrir un cimetière derrière le camp de base quand nous aurions terminé notre étude. La nuit tombait, on alluma des lampes et des radiateurs. Je me tenais sur le pas de la porte et je regardais emporter les corps ; mes mains refusaient de s’apaiser. Nous sommes des pilleurs de tombes, me dis-je après le départ du dernier fourgon.
Un bureau semblait avoir été vidé à la hâte dans la pièce du fond ; tous les tiroirs étaient vides, mais sous le meuble, il y avait un bout de papier froissé, gelé. On avait griffonné dessus, Susan – commence l’évacuation à l’aube – A. Hana m’apporta le papier pour me le montrer ; quand je l’eus examiné, je le lui rendis et m’éloignai. Le froid et l’obscurité de la rue déserte. Les voix derrière moi étaient semblables à celles d’ouvriers dans une taverne. Je m’assis sur le perron de mon ancien appartement, montai le chauffage de ma combinaison, sentis l’air chaud pénétrer sous mon capuchon et caresser mon visage. Je respirai profondément l’air froid de la nuit. Ils avaient donc détruit le dôme de New Houston. Et combien d’autres villes étaient mortes de la même façon ?
Les autres sortirent en groupe de la taverne, discutant. « Il est évident qu’il y avait une résistance bien organisée », disait rageusement Hana. « C’est un de leurs quartiers généraux ! Si nous n’avons pas trouvé plus de preuves de leur existence, c’est qu’il s’agissait d’une organisation secrète dont la police s’est efforcée d’effacer toute trace…
— Je sais », répondit Petrini d’une voix apaisante. « Le Pr Nederland a brillamment défendu ce point de vue depuis des années. » Ils passèrent dans un faisceau lumineux qui trouait la longueur de la rue, le coupant en quatre. « Pourtant… Hjalmar, vous devez admettre une chose », lança-t-il à mon adresse. « Vous expliquez l’absence et non la présence d’informations. Et vous ne pouvez pas vous appuyer sur ces samizdats que vous prisez tant. Après tout, nous avons des samizdats qui parlent de Martiens verts autochtones sortant de leur cachette pour se rallier au soulèvement » – il déclencha quelques rires dans l’assistance – « puis conduire les émeutiers vaincus à leur refuge pellucidarien. Mais nous ne pouvons y croire uniquement à cause d’une absence suspecte d’autres données prouvant leur existence, n’est-ce pas ? »
Je suppose qu’il se trouvait drôle. « Les voilà, vos preuves », fis-je remarquer.
Satarwal intervint. « Ce n’est qu’un nid de ces terroristes qui ont détruit la ville. Une cellule de tueurs isolés.
— Vous remarquerez qu’ils sont morts. »
Satarwal me menaça du doigt. « Il n’y avait pas de résistance organisée ! Pas d’Alliance Washington-Lénine, comme certains de vos adeptes l’appellent. Ce n’est rien qu’une histoire calomnieuse montée de toutes pièces par des dissidents pour nuire au gouvernement. »
Je me tournai d’un air las vers Petrini. « La dimension de la révolte est en elle-même la preuve la plus importante et la plus évidente. Aucune révolte spontanée n’aurait pu tenir la police en échec pendant cinq mois. Ni s’étendre aux autres villes.
— C’était à cause de la défection de la flotte soviétique, expliqua Satarwal.
— Elle constituait le côté Lénine de l’Alliance. Nous sommes ici dans une ville texane qui devait être détruite, elle était trop bien défendue. C’est le côté Washington.
— Les émeutiers ont détruit eux-mêmes la ville », insista Satarwal. « Je l’ai prouvé…
— Vous travaillez pour le Comité », déclarai-je en me relevant. La tête me tournait, des lumières dansaient devant mes yeux. Je parlai haut pour que tous puissent m’entendre. « Les rebelles n’ont pas détruit cette ville. » Hana me regarda fixement, le visage déformé par la consternation. Les autres me fixaient aussi. « Ce sont les troupes de police. Je le sais parce que j’y étais. » Je désignai les alentours. « J’étais ici même quand c’est arrivé !
— Vous étiez peut-être dans la ville », fit Petrini d’un ton rassurant, « mais il est impossible que vous vous rappeliez l’incident…
— Ce n’était pas un incident. C’était une guerre – un massacre, comprenez-vous ? Ils ont fait sauter le dôme et se sont posés avec leurs rétrofusées et… et ont tué tout le monde ! Tout à l’heure, dans la rue, j’ai eu une réminiscence épiphanique – vous en avez tous eu, vous savez ce que c’est – et tout m’est revenu. J’étais très jeune, mais je m’en souviens.
— Ridicule ! » cria furieusement Satarwal. « Pourquoi devrions-nous croire quelqu’un d’aussi partial…
— Parce que j’étais là ! »
À ce moment, un étudiant trébucha sur la lampe et le faisceau de celle-ci tomba sur moi. Dans une vitre intacte, de l’autre côté de la rue, je vis soudain mon reflet : petit, rondouillard, des épis de cheveux électriques dressés sur une grosse tête, un visage caoutchouteux avec de petits yeux, enflé et véhément… un vieil homme bouillonnant d’indignation à propos d’une chose qui n’intéressait que lui. Et Hana, Bill, Xhosa, Heidi et tous les autres qui me regardaient. Quel spectacle grotesque je devais offrir, en train de hurler ma profession de foi comme si quelqu’un avait pu me croire ! Écœuré, je grognai et me détournai comme si en bannissant mon reflet je les empêchais de me voir.
Mais j’avais été là et je m’en souvenais.
Petrini, plaidant dans son style soyons-raison-nables : « Un souvenir vieux de trois cents ans, Hjalmar ? Vous devez encore une fois admettre que ce n’est pas une preuve très formelle. »
Je haussai les épaules, pressé de fuir. « Si le témoignage humain devient une preuve négligeable, nous sommes tombés bien bas. Je vous dis que cela s’est passé comme ça. J’étais là, je l’ai vu. C’est ainsi que nous écrivons l’histoire, d’après les récits des témoins oculaires. Et c’est ce que sont les samizdats.
— Même ceux sur les Martiens verts ? » demanda doucement Petrini. « D’ailleurs, nous sommes des archéologues. »
Je secouai la tête, scrutant les appartements obscurs, submergé, englouti par le désespoir. « Nous sommes des amnésiques », criai-je. Impuissant, je revoyais le roc derrière la porte, le dôme effondré. Mes étudiants m’observaient, tendus, prêts à saisir la moindre occasion de m’arracher à ma folie ; ils ne me croyaient pas plus que Petrini.