— Ou s’arrêter en bas de cet entonnoir, proposai-je, d’où un escalator pouvait mener au dôme.
— Possible. » Bill haussa les épaules.
« Je me demande pourquoi ils ont creusé cette route sur une pente où les glissements de terrain sont aussi fréquents, dit Hana.
— La perte de masse est maintenant cent fois plus rapide », fis-je, agacé. « Ils ont construit en fonction de l’érosion de l’époque. »
Bill et Xhosa descendirent le long de la route avec des détecteurs de métal et des sondes sismiques, prêts à cartographier leurs découvertes. Les autres se mirent à fouiller autour des glissements de terrain et explorèrent le fond du canyon où des coulées de glace alternaient avec les éboulis qui avaient rempli le canyon et débordé sur l’autre versant. Nous serions bien restés jusqu’à la nuit, mais le vent se levait. Des tourbillons de sable coiffaient la crête au-dessus de nous, cuivrant le soleil et obscurcissant entièrement son cortège de miroirs. « Nous ferions mieux de rentrer, criai-je. Nous continuerons quand il fera meilleur. » Car les photos des satellites météorologiques avaient révélé l’approche d’une formation cyclonique.
Nous repartîmes donc, par-dessus le rempart, à travers la ville, jusqu’à l’escalator menant au camp, sanglés dans nos masques et nos lunettes pour la descente finale sur une pente rendue invisible par les flots de sable poussés par le vent. Le lendemain, la tempête se déchaîna et nous restâmes dix jours bloqués au camp par les épaisses nuées de sable qui frappaient les tentes et s’amoncelaient sur leur flanc exposé au vent. L’attente fut longue pour mon groupe, surtout parce que aucune des anciennes cartes n’indiquait de route dans le Fer-de-Lance, ce qui signifiait qu’elle avait été construite aux derniers jours de la ville. Quand la tempête s’apaisa, Satarwal nous ordonna de dégager le camp de la boue, ce qui nous prit encore trois jours.
L’après-midi du troisième jour, Hana, Xhosa et moi grimpâmes sur le rempart du cratère pour examiner les fondations du dôme au-dessus du Fer-de-Lance et tenter de découvrir des traces d’escalator. Les fondations étaient à cet endroit très abîmées, et Hana nous tenait une de ses conférences sur les munitions quand quelque chose m’attira l’œil. Je scrutai le fond du canyon qui serpentait sur près d’un kilomètre et demi. Dans la pureté de l’air qui avait succédé à la tempête, y avait-il eu un éclair de lumière ? J’avais vu scintiller quelque chose. Je remuai la tête, pour voir, et une fois encore : un flash. Un rayon de soleil réfléchi, d’un jaune de feu. Sur le versant sud. « L’un de vous a-t-il une paire de jumelles ? interrompis-je Hana.
— J’en ai une dans ma boîte à outils, fit Hana. Qu’y a-t-il ?
— Quelque chose, là, sur la pente. » Je sortis les jumelles de leur étui. « Vous voyez ce miroir là-bas, qui nous renvoie la lumière ? Regardez, tenez-vous au même endroit que moi. Sur la route, à peu près à mi-chemin de la descente. » J’ajustai les jumelles, les doigts dérapant d’excitation.
« Aucun éclair, fit Xhosa.
— Non, mais le soleil s’est déplacé, et c’était petit. Regardez. Il y a eu un nouvel éboulement, juste au-dessus de la route. » Agrandi vingt fois, le glissement de terrain était manifestement récent, la terre était foncée et les arêtes vives. « Vous devriez pouvoir l’apercevoir même sans jumelles, une tache plus sombre…
— À peu près à mi-chemin, constata Hana. Je pense que j’ai repéré l’éboulement, en tout cas. »
Le versant fraîchement exposé avait l’aspect scintillant, holographique, des objets vus à travers des jumelles. Quelque chose ondoya dans les cercles de vision superposés que je tentais de mettre au point. Près de la limite supérieure de l’éboulement quelque chose – une forme régulière, couleur de rouille, à peine plus foncée que l’argile smectique… quelque chose de lisse, arrondi, avec une tache brillante, comme du verre. Je me déplaçai, et la tache lança un éclair doré.
« Mon Dieu. » Je m’éclaircis la gorge. « Je pense que c’est… une hutte peut-être. Regardez. » Je tendis les jumelles à Xhosa. Hana scrutait l’objet, la main en visière. « Je vois parfaitement l’éboulement.
— Je le vois, dit Xhosa. Près du sommet de l’éboulement ?
— Oui.
— C’est à peu près là que la route devait passer », dit-il en tendant les jumelles à Hana. Nous nous regardâmes.
« Descendons, décidai-je.
— Je vais appeler des renforts par radio. » Xhosa se précipita vers la caisse à outils. « Il ne leur faudra pas longtemps pour arriver.
— Je le vois ! dit Hana. On dirait un véhicule tout terrain. »
Dès que Xhosa eut appelé de l’aide, nous dévalâmes le versant du cratère, lancés dans une course folle de corniche en corniche. Arrivés à l’entrée de la faille, nous enfilâmes la route, toujours au pas de course. À mi-chemin, nous dûmes nous arrêter pour reprendre notre souffle. J’augmentai le débit d’oxygène de ma combinaison et enjoignis aux autres d’en faire autant. Nous repartîmes en hâte et atteignîmes après une courte escalade le talus humide, nappé de givre, qui marquait la base du nouvel éboulement. Une courte escalade à flanc de canyon nous conduisit aussi près que possible de l’objet que j’avais repéré, sans que nous ayons à nous risquer sur l’éboulis.
« C’est une voiture, constata Hana.
— On dirait des traces de brûlure sur le devant, vous voyez ? » indiqua Xhosa.
Nous restâmes cois un moment ; la signification de la chose était claire et je vis l’angoisse se mêler à l’enthousiasme sur le visage de mes compagnons. Nous n’avions déjà trouvé que trop de cadavres.
Je m’avançai sur l’argile meuble pour tester sa stabilité. La terre était friable et il semblait possible que je déclenche un nouvel éboulement sous mes pas. La voiture n’était qu’à cinq ou six mètres du bord de l’éboulis et je voulais absolument l’atteindre avant l’arrivée des autres. Je tassai prudemment la terre sous ma semelle, jusqu’à m’enfoncer à hauteur du genou ; je fis un pas, puis recommençai avec l’autre pied.
« Vous devriez peut-être attendre un peu, dit Hana.
— Il faudra de toute façon en arriver là.
— Ce serait plus prudent si vous étiez encordé.
— Ça a l’air assez solide. »
Ce l’était effectivement. Je progressais très lentement et je n’étais qu’à un mètre ou deux de la voiture quand un groupe nombreux déboula du canyon. Ils parlaient tous en même temps. « Nous avons ratissé la zone avec un détecteur de métaux », fit Bill, maussade. « Je me demande comment nous avons pu la rater.
— Vous avez des cordes ? leur criai-je.
— Nous avons tout ce qu’il faut, répondit Petrini. Vous avez trouvé un trésor enfoui ?
— Peut-être, fit acidement Hana.
— Un vieux véhicule tout terrain, légèrement roussi, précisai-je. Lancez-moi une corde, s’il vous plaît. » Maintenant que je disposais de cordes, je me sentais vulnérable. Bill me lança une boucle que je passai sous mes bras. En amont du canyon, McNeil et deux étudiants pressaient le pas pour nous rejoindre. Je franchis la distance qui me séparait de la voiture, vérifiai sous la roue arrière sur quel genre de sol elle reposait et constatai qu’elle était au bord de la route enfouie. Je retraversai l’éboulis, qui me sembla plus solide qu’avant l’arrivée de la corde, et pris l’holocaméra des mains de McNeil. Je revins sur mes pas.