Je délaissai cet aspect de la question pour revenir à Emma. Je me fis envoyer une photo d’elle, prise au début de son service dans les mines. Elle avait un visage ovale, une bouche sérieuse, des cheveux châtains assortis à ses yeux, des pommettes et un menton finement ciselés ; elle me plaisait. Je passai de longues nuits à contempler son portrait et à lire son journal. Je haïssais le Comité pour le développement de Mars autant qu’il était possible. Je vomissais leurs mensonges : ils auraient pris le pouvoir pour rendre la vie meilleure sur une planète étrangère, etc. Tout le monde savait que c’était un mensonge. Mais nous fermions nos gueules ; à trop parler, on risquait de se faire transférer à Texas. Ou sur Armor. Les membres de l’AIM avaient réagi par un projet stupide, mais ils avaient résisté ! Et moi ? Je n’avais même pas les tripes d’avouer mes sentiments à mes amis. J’avais cru que la lâcheté était la norme, ce qui la rendait supportable, et je restais assis dans mon douillet appartement universitaire, à écrire des articles sur des événements vieux de trois cents ans, tout en prétendant être le plus farouche opposant au Comité de la planète – alors que je me jetais sur tous les os qu’ils me donnaient à ronger et que je mendiais les faveurs d’un membre du Comité. Était-ce là de la résistance ? Je n’avais fait que gesticuler et crier devant des despotes qui me toléraient et souriaient sous cape de voir un professeur de plus jouer ce jeu. Ô Emma ! Je voulais être comme elle, je voulais être capable d’action.
Nakayama, Lebedyan et plusieurs autres s’élevèrent vigoureusement contre les manœuvres du Comité tendant à faire coïncider nos découvertes de New Houston avec le rapport Aimes. Les critiques firent flèche de tout bois et je n’eus qu’à me glisser en coulisses, aider à orchestrer le tout, enregistrer. L’université communiqua à la presse des extraits du journal d’Emma, qui fut ensuite publié en entier et obtint même un beau succès. Il semblait y avoir un public qu’intriguaient ces nouvelles de son propre passé perdu, du moins pour une semaine ou deux. Anya Lebedyan m’appela pour me féliciter et me poser quelques questions ; sans hésitation, elle entama la conversation en russe. Un frisson d’excitation me traversa à l’idée de parler la langue des samizdats. Je découvris que je parlais la langue clandestine de Mars aussi bien que je la lisais, sans pourtant me rappeler la vie lointaine où je l’avais apprise.
Sur la crête sous un ciel couvert : de lourds nuages chocolat filaient vers le nord et des rafales d’éclairs alternaient avec de pâles rayons de soleil. Puis les nuages se déployèrent pour tout recouvrir d’une nappe froissée et transformer le reste de l’après-midi en crépuscule. À mes pieds, mon équipe s’activait dans la ville morte. Parcourant le sommet du rempart, j’examinai sa texture comme si je pouvais percevoir le monde sous la roche. L’Adagio pour cordes de Samuel Butler flottait dans ma tête. En bas, à la centrale, Hana et Bill discutaient fiévreusement. Ils semblaient plus attentifs l’un à l’autre qu’à leur travail. J’escaladai les blocs de pierre en direction du Fer-de-Lance et descendis dans le canyon jusqu’à la voiture. Je montai dedans et m’assis.
Ici s’était autrefois assise Emma Weil, peut-être sur le siège même que j’occupais. Il avait fait nuit ; leurs lumières auraient été éteintes tandis qu’ils roulaient doucement sur la route, avec le précipice à leur gauche. L’artillerie de la police pilonnait la ville. Les cœurs battaient dans les combinaisons spatiales, qui ne font écran ni aux éclats d’obus, ni aux balles, ni aux rayons thermiques. Les moteurs électriques étaient silencieux et aucun hélicoptère ne pouvait voler dans l’atmosphère ténue ; mais quelque part, peut-être sur le rempart, une batterie automatique thermosensible a pivoté sur son affût, pointé et tiré : des voitures ont explosé, d’autres ont été atteintes et s’arrêtent, d’autres encore, peut-être, éteignent leur moteur et se laissent aller en roue libre vers le fond du canyon, vers la liberté.
Certains ont forcément été tués. Mais il n’y avait pas de corps dans la voiture. Si la police les avait enlevés, elle aurait aussi pris les documents. C’était également vrai pour les rebelles. Puisque nous avions trouvé les papiers, aucun corps n’avait été évacué. L’explosion avait donc stoppé la voiture sans tuer ses occupants. C’est du moins ce que mon raisonnement me faisait conclure. Et j’étais séduit, oh ! oui, j’étais séduit. Assis là sur le siège en plastique craquant de givre, j’essayais de sentir ce qui lui était arrivé ; et à mes yeux, elle était en vie. Aucun sentiment de mort ne planait dans cette voiture. Peut-être n’avait-elle vécu que le temps de ramper hors du véhicule ; son corps reposerait alors dans le sol de sa planète chérie, à quelques mètres de moi. Mais non. Les détecteurs de métaux auraient repéré sa combinaison. Non, elle avait fui. Fui dans les collines. Elle n’était pas morte, pas mon Emma.
Je sortis la petite photo d’elle que je portais toujours dans la poche de ma combinaison et la lissai sur ma cuisse. Ils avaient tenté de rejoindre des refuges dans le chaos et ils avaient très bien pu les atteindre et s’y cacher jusqu’à aujourd’hui. Emma, toujours en vie, travaillant à la biogéocénose de la planète qu’elle aimait.
Je songeai soudain que je pourrais la trouver.
Cratère d’impact – avec un diamètre de deux mille kilomètres, le bassin d’Hellas est le plus vaste cratère d’impact de Mars.
C’est alors qu’on fit cette découverte, sur Pluton. Ce fut Strickland qui nous apporta la nouvelle. Nous étions en train de fouiller un centre de défense qui avait été rasé par les bombes et j’étais descendu avec Xhosa pour attacher les câbles de la grue à une poutre que nous avions dégagée. « Docteur Nederland ! Hana ! Il y a des nouvelles de Burroughs. » Et crac, il sauta par-dessus les blocs de maçonnerie et nous rejoignit dans la cave. Nous le regardâmes, surpris, et il se raidit comme un policier au garde-à-vous.
« Qu’y a-t-il ? » lui demandai-je.
Hana vint jeter un œil dans la cave et Bill se tourna vers elle. Il me sembla y avoir un certain plaisir dans son agitation. « Ils ont trouvé un monument sur Pluton. Le Conseil des satellites extérieurs a envoyé l’année dernière une expédition par là-bas, elle vient d’arriver et a trouvé une espèce de monument. De grands blocs de glace rectangulaires dressés sur un bout et disposés en cercle. Cela semble très ancien…
— C’est dingue, dit Hana.
— Je sais ! Pourquoi penses-tu que j’ai accouru jusqu’ici en gueulant comme ça ? » Bill s’assit par terre et augmenta son arrivée d’oxygène.
« C’est dingue, dit Xhosa. Quelqu’un doit avoir…
— Retournons aux tentes pour jeter un coup d’œil, dit Bill. Ils ont envoyé des photos. »
Nous abandonnâmes donc le travail comme s’il n’avait aucune importance pour suivre Bill jusqu’au camp. La grande tente était déjà bourrée de monde, le vacarme de leurs voix nous agressa à notre entrée ; je n’y avais jamais entendu autant de bruit. J’écartai la foule pour m’insinuer dans le groupe qui entourait la plus grande table. Plusieurs photos passaient de main en main ; j’en arrachai une au passage. « Hé ! » hurla ma victime, mais je lui tournai le dos et retraversai la foule pour me rendre au réfectoire.
C’était une petite photo et on aurait dit qu’elle avait été prise en noir et blanc. Un ciel noir, une plaine régolithique grise marquée par les anneaux entremêlés de vieux cratères érodés et, à quelque distance, un cercle de grands blocs blancs verticaux, minces pour certains, massifs pour d’autres. Ils étaient éclairés latéralement par des projecteurs, et cinq ou six d’entre eux brillaient d’un blanc éblouissant comme des miroirs renvoyant la lumière. Des silhouettes humaines revêtues d’encombrantes combinaisons blanchâtres arrivaient au quart ou au cinquième de leur hauteur ; elles se tenaient à l’extérieur de leur cercle, la tête renversée pour regarder le bloc le plus proche. L’anneau semblait faire environ deux cents mètres de diamètre, peut-être trois cents, je ne pouvais en être sûr. Un petit cercle de pierre (de la pierre blanche ?) sur Pluton.