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J’ai dû rester penché une demi-heure sur cette photo. Je ne sais pas à quoi je pensais ; j’avais l’esprit vide. La photo semblait sortie d’un rêve. C’était tout à fait le genre de chose que j’aurais pu voir en rêve. Et, dans mes rêves, j’ai toujours l’esprit vide. Pourtant mes collègues qui s’agitaient et bavardaient dans la pièce à côté en confirmaient la réalité.

Petrini frappa sur la table. « Messieurs, s’il vous plaît. J’ai de nouvelles informations. Écoutez. Manifestement, les gens qui viennent d’arriver là-bas ne sont pas les premiers à visiter Pluton comme ils le croyaient. Cela a dû leur faire un sacré choc ! Quoi qu’il en soit, ils ont envoyé des renseignements pour accompagner ces photos. L’objet est situé au pôle Nord géographique. Les colonnes qui composent l’anneau sont faites de glace. Il y en a soixante-six et l’une d’elles gît à terre, fracassée. Une autre comporte une inscription. »

Un silence total suivit ces paroles.

« Jefferson, de la bibliothèque de l’université d’Alexandrie, a identifié celle-ci comme étant du sanskrit. Je sais, je sais ! Ce n’est pas à moi qu’il faut demander de vous expliquer cela. Je suppose que quelqu’un s’est livré à un petit jeu. L’inscription consiste en deux verbes et une série d’encoches. Les verbes veulent dire tous deux en gros “aller plus loin”. Les encoches constituent une progression arithmétique simple : deux, deux, quatre et huit.

— Deux mille deux cent quarante-huit, dis-je. L’année de la Sédition. » Et un passage du journal d’Emma Weil me vint aussitôt à l’esprit. Elle s’était rendue dans la cabine de Davydov, l’avait trouvé endormi, avait vu des plans sur son bureau…

Petrini haussa les épaules. « Si l’on considère que ces encoches correspondent à une date de notre calendrier. Mais je ne crois pas qu’il soit prudent d’avancer de telles suppositions à propos de cet objet. »

Je l’entendais à peine. « Où arrivent les messages envoyés par cette expédition ?

— À Burroughs. Au centre spatial universitaire.

— J’y vais pour leur poser quelques questions et surveiller tout ce qu’ils transmettent.

— Pourquoi donc ?

— Je reviens dès que possible. » Je m’excusai et sortis. Je m’attirai quelques coups d’œil intrigués mais je m’en fichais. Qu’ils pensent ce qu’ils voulaient.

C’étaient des diagrammes, plusieurs versions de la même chose… tous circulaires, ou presque… des circonférences légèrement aplaties sur un côté. Autour de celles-ci étaient disposés de petits rectangles noircis au crayon différemment orientés… « Quelque chose pour laisser une marque sur le monde, quelque chose pour montrer que nous sommes passés par là — »

Peut-être, me dis-je, peut-être que cette découverte sur Pluton, qui m’a causé un tel choc, et m’a tellement troublé, se retournera à mon avantage, en fin de compte. Peut-être n’était-ce pas le désastre qu’il m’avait semblé au fond de cette cave.

Éjectats.

L’Inspection planétaire me refusa la permission de quitter New Houston, aussi appelai-je Shrike. « Tu as besoin d’aide, constata-t-il.

— Oui.

— As-tu suivi ma conférence de presse ?

— Oui. Tu as écrit toi-même ton discours ?

— Non.

— C’est bien ce que je pensais. Sais-tu combien il comportait de mensonges ? Ou t’en fiches-tu ?

— Il comportait des mensonges ?

— Tu t’en fiches. Tu lirais tout ce qu’on peut te donner, n’est-ce pas ? C’est là le sort du nouveau membre du Comité. C’est répugnant.

— Je pensais que tu m’appelais pour obtenir une faveur ?

— … C’est ce que je fais.

— J’y réfléchirai. Mais je suis déçu que tu n’aies pas apprécié mon numéro.

— Un numéro, ce n’était rien d’autre. » Je ne pouvais pas me contenir. « Mais ça ne passera pas, tu sais. Lebedyan et les autres se chargent déjà de démonter tout ce que tu as dit, ainsi que toutes les déclarations officielles à propos de la découverte. Vous ne pouvez pas soutenir que l’histoire n’a pas été falsifiée, Shrike. Il y a trop de contradictions. Ce que nous avons trouvé ici contredit complètement ce qu’a raconté Shay de l’assaut contre New Houston. Vérifie dans le rapport Aimes.

— Je le ferai, Hjalmar, dit-il, souriant.

— Tu aurais intérêt ! Sans parler du culot éhonté de tout cela, tu passes pour un imbécile de te faire envoyer vomir des mensonges évidents. Cela affaiblit ta position, parce qu’en tant que porte-parole, c’est toi que l’on associe à ces mensonges et à la maladresse que l’on sent derrière. C’est mauvais pour toi. Et tu ne pourras pas t’en sortir par des mensonges. Tu ferais mieux de le dire à tes patrons et commencer à chercher autre chose.

— Merci pour la leçon d’analyse politique, Hjalmar, dit-il d’un ton moqueur.

— Je te l’échange contre un voyage à Burroughs. Je veux en savoir plus sur ce truc de Pluton.

— Fascinant, n’est-ce pas ? On ne parle que de ça, ici. Que crois-tu que ce soit ?

— De nouveaux ennuis pour toi. » Mais je vis sa lèvre supérieure se retrousser légèrement et je laissai tomber. « Mais une bonne chose pour Mars, mon cher Shrike ; tu peux en être sûr.

— Mmmm. » Il me fit mariner encore un moment. Mais je sus trouver les bons arguments et il accepta de m’aider.

À bord du train pour Burroughs, le front pressé contre la vitre : nuages de cuivre effilochés sous un ciel bistre. Parfois je me sens comme ces nuages, déchiqueté et éparpillé aux rafales du Temps. Je savais qu’avec ce voyage une autre de mes vies se terminait. Autour de moi, dans le wagon, des voix discutaient de la merveille du jour, le mystérieux monument de Pluton. Cela voulait-il dire que les Atlantes avaient vraiment existé ? Et voyagé dans l’espace ? Dans ma tête, ma voix intérieure, tellement plus éloquente que moi, grognait et admonestait sévèrement les bavards. Pas de théories vaseuses, s’il vous plaît ! C’est assez compliqué comme ça ! Mais, bien sûr, les théories vaseuses allaient prospérer autour de cette découverte comme un anneau de champignons autour d’un cryptogame à spores explosives. Pas moyen d’éviter cela. Sur les étendues rocailleuses de Sinus Sabaeus, quelqu’un avait dégagé une surface et aligné les rochers recueillis de manière à écrire REPENTEZ-VOUS. Je regardai ce message à travers le reflet estompé de ma tête : cheveux noirs ébouriffés, yeux rapprochés, petite bouche maussade. Comment Shrike pouvait-il me supporter ?

Je savais que mon désarroi devant cette découverte de Pluton était purement personnel ; elle perturbait mes habitudes. Je me trouvais dans une situation dont je pouvais prédire l’évolution, dans une petite société que je pouvais comprendre. Je travaillais dur à me créer ce petit cocon, comme tout le monde, car sans habitude la vie serait trop longue et traumatisante. Pendant une décennie ou deux, j’aurais pu travailler paisiblement au cœur des plus importantes fouilles de l’histoire martienne. Celles-ci seraient elles-mêmes entrées dans l’histoire. Et maintenant ce monument de Pluton était arrivé comme une météorite qui traverse le toit et renverse tout pour me projeter dans l’inconnu. J’errais à présent dans un territoire neuf, dans l’interrègne désolé entre deux exfoliations successives de la vie, totalement exposé aux dangers du neuf.