Désormais la communauté des historiens et le monde volage allaient oublier New Houston au bénéfice de cette bien plus exotique découverte… à moins que je ne puisse démontrer que le journal d’Emma Weil renfermait la clef de cette nouvelle découverte. Démontrer que l’astronef où elle avait refusé d’embarquer avait laissé ce monument comme marque de leur passage sur Pluton ; démontrer qu’il s’agissait d’un monument à la Sédition. Il me faudrait plus qu’un court paragraphe de son journal pour endiguer le flot des théories fantaisistes. Il faudrait toute une argumentation et le plan à suivre était clair : rechercher des traces de l’Association interstellaire de Mars dans les archives d’Alexandrie.
Un nouveau mystère à résoudre. Cette idée aurait dû me réjouir, mais je n’éprouvais que la poignante détresse de celui qui est mis à nu, ainsi que quelque chose d’autre qui tirait sur la peur et que je ne reconnaissais pas. Peut-être nous attaquons-nous à la solution des mystères comme une sorte d’entraînement afin de pouvoir tenter avec quelque espoir de succès de nous comprendre nous-mêmes.
Une fois à Burroughs, je me rendis à l’université pour déposer mes bagages à mon appartement. Cuisine d’acajou et de céramique vert foncé ; salon dominé par une bibliothèque qui couvrait deux murs du sol au plafond ; épais tapis argenté dans le couloir ouvert sur les étoiles qui menait à une salle de bains carrelée de la taille du salon ou presque ; et une chambre occupée par un lit carré placé sur une estrade. Le luxe imbécile du professeur célibataire. Je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui l’avais meublé. Qui était ce Nederland, au fait ? Pas étonnant que j’aie toujours voulu me trouver sur un chantier de fouilles.
Je traversai la vaste pelouse du campus en marmonnant : « Arrache tout ça, ne laisse que des murs de bois et de plâtre avec les livres empilés et un matelas dans un coin. » Le campus s’étendait au-dessus du centre-ville, je m’arrêtai auprès de la statue de la Princesse pour contempler la cité. L’année passée à New Houston avait faussé mon sens des proportions, les gratte-ciel au bord de la rivière, le pont au-dessus de celle-ci, les larges boulevards semblables aux rayons d’une roue voilée qui partaient vers les quartiers résidentiels accrochés aux pentes d’Isidis Planitia, tout cela me semblait fantastiquement grand, trop gigantesque pour être issu du cerveau d’un urbaniste. Toute une cuvette transformée en vallée traversée d’une rivière, une cité de quatre millions d’âmes à ciel ouvert : qu’auraient pensé les citoyens de New Houston ? Qu’en aurions-nous pensé trois siècles plus tôt ?… Le passé était plus facile à vivre (je sais que c’est faux). Notre esprit se forme dans notre jeunesse et demeure le même quelle que soit la durée de notre vie. « Allez, viens, vieux fossile », me dis-je. La Princesse baissait sur moi des yeux compatissants. « Allez, homme des cavernes, va voir ce cercle des hommes des glaces. » Des étudiants me jetaient un coup d’œil, poursuivaient leur chemin sans s’occuper de moi.
Dans les bureaux de l’université, rien n’avait changé, bien sûr. Lucinda et Corey me souhaitèrent la bienvenue et me donnèrent mon courrier. J’avais souvent pensé à mon département comme à une famille : les secrétaires étaient des oncles et tantes, mes collègues des frères et sœurs, les étudiants des enfants. Comme ces gens m’étaient plus proches que ma famille biologique ! Enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, arrière-arrière…, etc. – je ne sais pas jusqu’où cela s’étend – je n’en ai vu aucun depuis des dizaines d’années. La plupart étaient dans les astéroïdes, ou plus loin, là où le Conseil des satellites extérieurs laissait régner l’anarchie. Si l’on va au fond des choses, le sang n’est pas beaucoup plus épais que l’eau. Mais là, dans ces bureaux familiers, Lucinda me demandait comment avançaient les fouilles, comment se débrouillaient Bill et Hana, quelle était la dernière doléance de Xhosa… et ce que je pensais de cette stupéfiante découverte sur Pluton. « Un récepteur radio extraterrestre », dis-je et ils éclatèrent de rire. C’est ça, la famille.
Mon courrier était sans intérêt, à part une longue lettre manuscrite de ma troisième épouse. Elle était en pleine dépression et cette lettre faisait partie de la thérapie. Cela lui avait pris un mois pour la composer et on aurait cru lire le journal intime d’un zombi. « Je suis allée me promener le long du canal. La glace était épaisse et étoilée de pierres jetées par les petits garçons. » Pauvre Maggie. Je mis sa lettre de côté pour la finir plus tard. Ses lettres étaient d’un ennui mortel même quand elle ne faisait pas de dépression.
Dans la grande salle de projection du centre spatial, Stallworth, Lewis, Nguyen et quelques autres que je ne connaissais pas m’attendaient. « Envoyez », cria Nguyen au technicien.
La pièce plongée dans le noir. Puis apparut au-dessus du sol la sombre plaine criblée de cratères que j’avais vue sur la petite photo. Un ciel nocturne piqué d’étoiles se matérialisa contre le plafond voûté ; le soleil était deux ou trois fois plus brillant que Sirius et très bas sur l’horizon.
« À son point le plus proche, Icehenge est à cinquante mètres du pôle géographique, dit Nguyen.
— Icehenge ?
— C’est comme ça qu’on l’a appelé.
— Le mot “henge” désigne un tertre circulaire, objectai-je.
— C’est par analogie avec Stonehenge, expliqua Nguyen, plein d’entrain. De plus, les blocs sont disposés sur le rempart d’un cratère érodé, si bien qu’ils sont à un mètre ou deux au-dessus de la plaine. On pourrait donc dire que ce rempart constitue votre “henge”.
— Ridicule.
— Alors, où est-il ? » demanda Stallworth. J’avais déjà travaillé avec lui sur des questions de méthodes de datation, sa spécialité.
« Cet holo a été pris par Arthur Grosjean, le planétologue en chef à bord du Perséphone. On s’approche comme eux, à pied. Remarquez l’horizon sautillant. Il va apparaître juste devant nous. C’est l’été dans l’hémisphère Nord de Pluton, de sorte que le mégalithe est constamment éclairé.
— Ne devrait-on pas plutôt dire mégahydre ? demandai-je d’un ton caustique.
— Vous savez de quoi je parle. Chut, le voilà. »
Mais Stallworth dit : « La formation de ces cratères a dû s’étendre sur des millions d’années. Comment une planète si éloignée de tout peut-elle être si criblée de cratères ?
— Les avis sont partagés, dit Lewis. D’après une théorie, Pluton aurait jadis été un satellite d’une des géantes gazeuses qui aurait alors subi l’habituel bombardement intensif et se serait fait rejeter aux confins du système après avoir échappé de justesse à une collision.
— Avec quoi ? demanda Stallworth.
— Je ne sais pas. Demandez à Velikovsky. » Lewis rit. « Mountjove prétend que la formation des cratères remonte à quinze milliards d’années et que Pluton est une planète captive d’un système solaire primitif. »
L’horizon fut soudain entaillé d’une douzaine de points blancs semblables à des étoiles qui s’étirèrent en flèches de lumière blanche. Nous nous tûmes. Le chariot sur lequel était posée l’holocaméra passa en tressautant par-dessus le rempart d’un cratère enfoui. Bientôt tout l’anneau de monolithes nous apparut au-dessus de l’horizon. À son approche mon cœur se mit à palpiter douloureusement. Le chariot s’engagea entre deux tours pour gagner le centre de l’anneau. La surface du régolithe était intacte. L’érection du monument n’aurait-elle pas dû laisser des traces en tous sens ?