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Les tours avaient en moyenne dix ou quinze mètres de haut, deux ou trois de long et un ou deux de large ; certaines étaient beaucoup plus grosses. Trois monolithes étaient de section triangulaire plutôt que rectangulaire. Un des plus gros blocs s’était rompu près de la base et était tombé vers le centre où il s’était fracassé en vingtaines de morceaux aux arêtes tranchantes. L’holocaméra se dirigea vers lui et, quand elle s’arrêta, je gagnai ce côté de la pièce pour me tenir enfoncé jusqu’à la taille dans un mirage de bloc de glace.

Les autres jacassaient entre eux à propos de glace des anneaux de Saturne et de cercles de pierre de la Grande-Bretagne néolithique, etc., mais je leur fermai mes oreilles et contemplai la chose. Je me plongeai dans l’illusion de vaste étendue créée par l’holo et tentai de m’imprégner de l’endroit.

« Le pôle Nord se trouve au-delà du groupe de grands monolithes, dit Nguyen.

— Taisez-vous un peu et laissez-nous regarder », dis-je.

J’en fis le tour pour l’examiner. Le constructeur avait eu le sens des proportions. C’était de construction humaine, j’en étais sûr ; on y sentait une volonté d’imposer sa marque sur l’univers, comme dans les peintures rupestres. Soixante-six monolithes. Séparés chacun d’environ dix mètres. Quelque chose effleura la lisière de ma mémoire et je m’éloignai pour rejoindre les autres, qui lisaient l’inscription. Des caractères arrondis profondément gravés et, en dessous, les seize encoches.

Était-ce Stonehenge que cela me rappelait ? Non… j’en avais une image de carte postale dans la tête, petite chose domestiquée sous un dôme protecteur qui ressemblait à une sculpture de Rinaldi. Et les linteaux lui conféraient un aspect différent. Non, il s’agissait d’autre chose… un marais… une mer semblable à de l’étain…

Un autre fantôme d’image plongeait dans le présent. Ce que transmettent nos sens peut submerger tout le reste, et c’est une bonne chose, mais j’aimerais parfois qu’il en soit autrement. Ou bien était-ce du soulagement que je ressentais ? Troublé, je m’écartai des autres. À regarder les blocs de glace jaillir de ce paysage désolé, je fus frappé par l’étrangeté de celui-ci et me laissai glisser à terre à travers le gravier, comme si je n’existais pas, comme si c’était moi l’holo et que le sol était réel. Je perdis toute perception de la pièce et me retrouvai un instant sur Pluton, sur un Pluton presque transparent où l’on pouvait se tenir sans combinaison, respirer de l’air frais et contempler un mégalithe plus énigmatique et silencieux que n’importe lequel de ceux qui se dressaient sous le ciel de la Terre. L’émerveillement – si rare, si désiré – si proche de son cousin l’effroi quand il vous envahit l’esprit. Et ce fut la caresse de cette profonde terreur qui fit jaillir à ma conscience le souvenir insaisissable à peine entrevu : la lande en bord de mer, un mince croissant de lune, le visage rond de Madeleine plein de pitié. Je me relevai précipitamment, effrayé et excité. Mon voyage sur Terre… les images en étaient enfilées comme des algues en filaments, l’une menait directement à la suivante. J’avais les nerfs à fleur de peau, mon sang bouillonnait, Pluton et Mars s’étaient tous deux évanouis.

Quand les lumières revinrent, je m’étreignais les tempes et je crains que mes collègues, me voyant dans cette posture, ne m’aient cru fou. Je n’y pris pas garde ; je bafouillai une vague excuse à Stallworth et Nguyen, et sortis du centre en trébuchant dans la surprenante lumière d’un clair après-midi.

Les îles Lemniscate – les inondations catastrophiques qui ont creusé les canaux ont dégagé et sculpté ces protubérances de pierre plus dense aux formes caractéristiques.

Je me souviens d’avoir passé tout mon voyage vers la Terre dans la centrifugeuse à travailler sous gravité terrienne pour me préparer à l’atterrissage. Ma troisième femme, Maggie, venait de me quitter ; elle ne voulait pas que je fasse ce voyage. Je ne souhaitais pas la fin de ce mariage. Nous avions des enfants, mes habitudes étaient bien ancrées. Rien n’aurait pu m’inciter à en changer, sauf un voyage sur Terre. Cela déplaisait fortement au Comité que l’on s’y rende, mais j’en avais eu l’occasion et j’étais parti, profondément déprimé, une vie entière éparpillée derrière moi. Je me trouvais à nouveau dans un interrègne, dépouillé de mes habitudes, douloureusement vivant.

J’en pris rapidement de nouvelles, me coulai dans une nouvelle peau. Le voyage en lui-même était une vie et je me le rappelle d’un bloc. Je m’exerçais tous les jours jusqu’à ce que mon corps ne me fasse plus l’effet d’un havresac qui me clouait au sol ; il était toujours pesant, mais je pouvais le porter. Tous les jours, je peinais sur ces machines jusqu’à être trop fatigué pour penser.

Il y avait là une femme qui faisait la même chose, bien que ses mobiles fussent moins négatifs. Elle s’activait afin que ses poumons pompent comme des soufflets, que la sueur ruisselle par tous ses pores. Elle s’attaquait aux machines avec brio et riait de mon air renfrogné. Avez-vous essayé cette machine ? demandait-elle. Celle-ci ? Je secouais la tête et m’y mettais. Elle ne parlait que d’exercice et cela me plaisait. Elle s’appelait Madeleine. Elle avait à peu près mon âge… cent et quelques années. De son allure, je ne garde que le souvenir d’une épaisse masse de cheveux blonds, noués en chignon dans la centrifugeuse, détachés dans le reste du vaisseau ; ils m’attiraient toujours l’œil. Et qu’elle était solidement bâtie.

Mais il ne me vint pas à l’esprit que j’étais en train de tomber amoureux. Comment cela aurait-il été possible ? J’étais fatigué, écœuré de l’amour, trop vidé pour jamais le ressentir de nouveau. Combien de fois cela pouvait-il arriver, après tout ? L’amour n’était-il pas une de nos capacités limitées qui s’épuise comme l’eau d’une citerne ? Madeleine était si lointaine (mais cela me plaisait). Nous parlions pendant des heures en travaillant. Elle m’apprenait à sauter à la corde. Nous nous racontions nos histoires. Elle avait participé à l’organisation du voyage et était déjà allée deux fois sur Terre. Tous les jours, nous nous entraînions jusqu’à nous écrouler, dans la « soupe » – l’atmosphère épaisse de la Terre. Peut-être que cette soupe agit sur le cerveau ? Parce que je sentais que cela m’arrivait de nouveau, peu importe ce que je m’ordonnais de penser. C’est effrayant à quel point les gens sont incapables d’être autre chose qu’eux-mêmes ! Nous nous disons : « Je me comprends, je vais changer, je vais prendre le dessus, je vais me cuirasser. » Puis, dès que la situation se représente, nous retombons dans l’ornière du caractère qui est le nôtre depuis la naissance, le caractère sous-jacent au « moi ». Je tombai donc irrépressiblement amoureux, comme on attrape un rhume.

Et Madeleine m’aimait bien. Je soulevais des poids jusqu’à être satisfait de mon corps et j’évitais de me regarder dans les miroirs de la centrifugeuse où mes joues rouges et mes cheveux raides m’auraient raillé. Il est vraiment dommage de ne pas pouvoir modeler son visage. (La vanité a la vie dure ; même passé deux cents ans, quand nos figures ressemblent à celles de tortues, elles nous sont précieuses comme une carte de notre expérience, une histoire de notre vie émotionnelle. Et à cette époque, je n’avais que cent ans et j’avais l’air très jeune.)

La mémoire existe dans de petites cellules liées les unes aux autres comme les diatomées des filaments d’algues ; diatomée suivante : à la descente de la navette dans les sables du désert, notre groupe de Christophe Colomb. Malgré mon entraînement, je me sentais lourd et le soleil éclatant m’étourdissait. Le ciel me semblait en feu. Et le bleu – cette couleur n’existe pas sur Mars mais une once de mon cerveau paraissait faite pour reconnaître le bleu ciel.