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— Faux, intervins-je. Vos informations sont aussi obsolètes que l’idée des lignes directrices. Ces cromlechs avaient certains alignements solaires simples, mais n’étaient en aucun cas des observatoires scientifiques. Le croire serait imposer notre mode de pensée à l’esprit préhistorique et donc déformer le passé. Le yard mégalithique, d’ailleurs, n’est qu’une aimable plaisanterie d’interprétation statistique. »

La femme baissa les yeux, se détourna. Les autres la regardaient, gênés ; son règne d’expert était terminé. Mais je voyais qu’ils me prenaient aussi pour un imbécile et, au mieux, j’avais été impoli. Je voulus immédiatement faire des excuses à cette pauvre femme, expliquer ma mauvaise humeur, mais je ne voyais pas comment m’y prendre sans évoquer mes problèmes personnels. Et d’ailleurs, elle déblatérait des inepties ; qu’aurais-je pu dire ? Une grande femme brune rompit le silence tendu en demandant avec entrain : « Et si nous allions voir Brodgar et la pierre de la Comète ? » Ils se dirigèrent tous vers la rive du loch, rassemblés autour de l’expert, ostensiblement sans m’inviter à les suivre. La grande femme me jeta un dernier regard.

Je restai au milieu des monticules givrés, gris-vert, d’herbe sèche, plus malheureux que jamais. Je ne voulais pas rester là mais il ne semblait y avoir aucune raison de m’éloigner ni aucun endroit où aller. J’entourai de mes bras une pierre levée rongée de lichen et regardai les nuages gris se dégager, laissant un ciel blanc qui vira au bleu pâle dans le crépuscule. De petites fleurs poussaient à mes pieds, mouchetures de couleur sur le roc et la lande, violet, jaune, rose, rouge, blanc. Je commençai à me sentir réellement bizarre et frappai du front la pierre, rythmiquement, bam bam bam.

Mes mains étaient aussi bleues que le ciel. Un fin croissant de lune flottait au-dessus d’une lointaine colline en pain de sucre, à l’ouest du loch. Une brise coupante balayait la surface ridée d’argent sombre de l’eau et j’avais froid. Quatre mille ans plus tôt, des êtres humains avaient dressé ces pierres pour marquer l’étrangeté du lieu et de leur vie à cet endroit ; j’en savais quatre mille fois plus qu’eux, mais le monde n’en était pas moins étrange ni rude. Avec le soleil couché, les menhirs, l’île, le loch, le petit cromlech plus loin, les collines dénudées dans le lointain, scintillaient sous le bleu somptueux du ciel avec une netteté effrayante. Un monde de dépouillement.

Il faisait presque nuit quand je me secouai et rentrai d’un pas rapide à l’hôtel de pierre près de l’allée couverte de Maes Howe. Je m’assis devant la cheminée et me chauffai les mains aux flammes une bonne partie de la nuit ; mais il me fut impossible de les dégeler.

Jökulhlaps – ces jaillissements glaciaires se produisent en Islande lorsque des réservoirs souterrains chauffés par l’activité volcanique provoquent la fonte de la calotte glaciaire en des inondations catastrophiques.

Je commence maintenant à voir que j’ai sous-estimé la mémoire. Les événements s’y entassent au-delà de sa capacité naturelle et elle se retrouve chargée à bloc. Les loges de l’hippocampe et des amygdales sont submergées. Les réminiscences d’un passé lointain sont tassées sous le poids de ce qui suit et la souvenance est contrainte, puis invalidée. Mais les souvenirs demeurent. Les rappeler demande une forme particulière d’intelligence et par conséquent, quand je maudis ma mauvaise mémoire, je me lamente en fait de ma stupidité.

L’autre forme de souvenance, le souvenir épiphanique, n’est pas du tout un souvenir. Sous une pression appropriée, le passé fait irruption dans la conscience en un chapelet d’images que nous avons créées – nous ne voyons pas le passé, mais une part de nous-mêmes, un fragment doux et amer qui nous rappelle douloureusement le temps perdu et la beauté des liens qui nous y rattachent.

Dans l’interrègne, dans l’instant nu entre deux vies, nous sommes les plus vulnérables à l’expérience.

Sur la Terre, les événements ont un poids purement physique de signifiance.

Lorsque nous quittons notre époque naturelle pour nous aventurer dans les siècles, nous sommes comme des alpinistes sur l’Olympus Mons, au-delà de l’atmosphère. Nous devons emporter notre réserve d’air.

Je ne sais ce que je suis.

Valles Marineris – on trouve juste au sud de l’équateur plusieurs énormes canyons interconnectés qui s’étendent sur près de quatre mille kilomètres à l’est du ballon de Tharsis, jusqu’à des zones peu élevées de terrain chaotique.

Le sous-comité des Affaires planétaires, le conseil de l’université et l’Inspection planétaire m’avaient tous refusé la permission de visiter les bibliothèques d’Alexandrie – je soupçonnais Satarwal d’être derrière ces refus et d’exercer son influence à Burroughs – et je me tournai donc à nouveau vers Shrike, qui m’accorda son aide. Je savais qu’il n’était pas bon d’accumuler trop de dettes envers Shrike, mais je n’avais pas d’autre moyen de parvenir à mes fins.

Pendant le long trajet ferroviaire vers l’ouest, je m’étais installé près d’une fenêtre dans un wagon presque vide. Du wagon voisin, j’entendis le bruit d’un enfant en train de jouer et j’allai voir ; c’était un garçon d’une dizaine d’années qui envoyait des avions en plastique à ses parents ; à l’autre bout du wagon, une foule de spectateurs les regardaient avec curiosité. L’enfant les ignorait en récupérant ses avions sous leurs regards avides. Pris de pitié, je regagnai mon siège. Le train glissait sur les crêtes méridionales d’Eos, puis le long de Coprates Chasma. Coprates, si simple et si immense, me donna le sentiment que nous volions ; le fond du canyon était à des kilomètres de nous et en face, le versant nord fermait abruptement l’horizon comme si Mars elle-même roulait vers nous en un mascaret fantastique. C’était comme voyager dans une illusion d’optique et je ne pouvais la regarder qu’un instant à la fois avant d’en être saoulé. Le temps coopérait à cette agression de mes sens. De hauts nuages couronnaient un ciel uni et le soleil couchant était une de ces débauches de couleurs trop crues pour l’œil d’un artiste ; mais la nature n’a pas de ces contraintes esthétiques et les pourpres, les roses et les purs vert pâle maculaient le vaste dôme du ciel qui, plus haut, passait imperceptiblement du framboise au cassis. Le soleil disparut enfin et dans le crépuscule des miroirs le train escalada la douce pente du ballon, filament d’algue dans l’immensité désolée du monde. J’allumai la veilleuse au-dessus de ma tête et lus un peu – regardai mon faible reflet devant le canyon –, lus encore – regardai à nouveau dehors.

J’avais acheté à la librairie du train un livre intitulé Les Secrets d’Icehenge, d’un certain Theophilus Jones. L’introduction commençait par : « Examinons l’affaire d’une manière raisonnable », ce qui me fit immédiatement rire. Je feuilletai quelques pages. « Les scientifiques ont également négligé tous les indices révélant l’extrême ancienneté d’Icehenge afin de pouvoir le présenter comme un produit de la civilisation moderne. Ils trouvent ces explications préférables à celles que les faits impliquent le plus clairement – car tout ce que nous trouvons renvoie à l’existence d’une technologie spatiale préhistorique ; les preuves en sont disséminées sur toute la Terre, de Stonehenge à l’île de Pâques. Icehenge a été construit par cette civilisation antédiluvienne, qui avait pour langue le sanskrit et dont les astronefs sont représentés sur les murs des temples mayas. Au cours des ans, les menhirs de glace ont été corrodés par l’âge (voir photos) et l’un d’eux a même été frappé par une météorite, événement qui défie presque toute probabilité et révèle le passage des siècles. »